Il y a un mot que j’ai mis longtemps à prononcer. Pas un mot difficile. Pas un mot rare. Un mot de six lettres que la plupart des gens utilisent sans y penser. Autrice.
Je disais « j’écris ». Je disais « j’ai un roman ». Je disais « je travaille sur quelque chose ». Tout sauf « autrice ».

Le syndrome de l’imposteur n’a pas de visage. Il a une voix. Et cette voix, pendant longtemps, m’a dit que ce mot ne m’appartenait pas.
Ce que j’avais décidé d’écrire. Et pourquoi c’était différent d’un premier roman
Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut comprendre ce que ce roman représentait pour moi, avant même que j’en écrive la première ligne.
Ce n’était pas un premier roman. Ce n’était pas un essai, une tentative, un brouillon de ce que je pourrais devenir. C’était LE livre. Celui que je m’étais promis, depuis l’adolescence. Celui qui concentrerait tout ce que j’aime, tout ce qui me fait trembler, tout ce qui m’inspire. L’œuvre de ma vie, si ce mot n’était pas trop grand (et il l’est peut-être), mais c’est exactement ce que je ressentais.
J’avais d’autres projets de vie. D’autres oeuvres à réaliser. Partir vivre au pied du Mont-Blanc. Jouer dans un groupe de musique. Faire de l’animation lors d’événements privés. Ces projets-là, je les avais réalisés. Le livre restait. Le livre attendait. Depuis l’adolescence, il attendait.
Alors quand le Covid et la quarantaine sont arrivés, et que la question « mais quel est le sens que je veux donner à ma vie, au fond ? » s’est imposée à tout le monde en même temps, j’ai regardé ce livre qui attendait et je me suis dit : si je ne l’écris pas, personne le fera à ma place. Et j’avais presque 40 ans. Il était temps.
— CE QUE ÇA IMPLIQUAIT
Je n’écrivais pas pour tester. Je n’écrivais pas pour voir si j’en étais capable. J’écrivais le roman de ma vie. Avec tout ce que ça implique de pression, d’exigence, et de terreur sourde à l’idée de rater quelque chose d’aussi important.
La peur que les gens lisent directement dans mon cœur
Pendant cinq ans, j’ai écrit. Dans les marges du reste. L’enseignement, la musique, la famille… quand il restait du temps, j’écrivais. Ce n’est pas la méthode recommandée. Mais c’est la seule qui existait pour moi.
Et puis un jour, le roman a existé. Il a été accepté par un éditeur. Il allait sortir. Des gens allaient le lire.
C’est là que la vraie peur est arrivée.
Pas la peur qu’il soit mauvais. Pas la peur des critiques. Une peur beaucoup plus intime et beaucoup plus étrange : la peur que les gens lisent directement dans mon cœur. Que derrière la fiction, derrière les personnages inventés et les situations construites, ils comprennent immédiatement qui j’étais. Quelle était mon histoire. Mes doutes. Mes peurs. Mes souvenirs. Mes envies. Ma vie.
Je savais qu’il y avait de l’autobiographie dans ce roman. Beaucoup, par endroits. La scène d’ouverture, celle où Tom descend dans son jardin, en porte les traces les plus visibles. Pas que, heureusement, parce que si vous le lisez, vous allez vous demander ce que j’ai bien pu traverser dans ma vie ! Mais assez pour que l’idée que des inconnus y accèdent me donne un sentiment de vulnérabilité que je n’avais vraiment pas anticipé.
— CE QUI S’EST PASSÉ
Rien de tout cela n’est vraiment arrivé. Les lecteurs se sont laissé happer par l’histoire. Certains m’ont demandé quelle était la part de réalité, preuve qu’ils avaient senti quelque chose mais sans jamais nommer exactement quoi. La fiction avait fait son travail. Elle avait protégé tout en transmettant. C’est peut-être ça, finalement, le miracle de la littérature.
Le regard des autres. Ou comment on se cache derrière « j’écris »
Le regard des autres, c’était une autre forme du même mal.
Que diraient mes collègues ? Mes élèves, si jamais ils tombaient dessus ? Ma famille ? Les gens qui me connaissaient autrement que comme autrice, qui me connaissaient comme enseignante, comme musicienne, est-ce qu’ils allaient trouver ça présomptueux ? Est-ce qu’ils allaient lever les yeux au ciel ?
C’est pour ça que je disais « j’écris » plutôt que « je suis autrice ». « J’écris » est un verbe. Une action. Quelque chose de provisoire, de modeste, qui n’engage à rien. « Je suis autrice » est une identité. Une revendication. Quelque chose qui dit : j’occupe cette place, elle m’appartient, j’ai le droit d’être là.
— LA DIFFÉRENCE
Longtemps, j’ai cru ne pas avoir ce droit-là. Et puis il y a eu les alpha-lectures.
Ce que lire de mauvais textes m’a appris sur mes propres forces
On m’a demandé d’être alpha-lectrice. Beaucoup de romans me sont parvenus,. Des histoires pas encore publiées ou déjà autoéditées. Des textes à l’état brut, sans correction, sans regard extérieur. Et j’ai vu des choses que je ne m’attendais pas à voir.
Des textes écrits sans que le lecteur soit pris en compte. Des phrases écrites comme on parle, sans réflexion sur la ponctuation ou la syntaxe. Des narrateurs qui changent d’une phrase à l’autre sans prévenir. Des temps de conjugaison qui basculent aléatoirement, passé simple puis présent puis imparfait dans le même paragraphe, comme si l’auteur avait oublié dans quelle langue il écrivait. Des répétitions de mots à trois lignes d’intervalle. Des dialogues qui ressemblent à des transcriptions de conversations WhatsApp.
Je ne dis pas ça pour pointer du doigt ces textes, mais parce que ces lectures m’ont révélé quelque chose que je n’avais pas encore accepté : j’avais des forces. Des vraies. La syntaxe, je la maîtrisais. La ponctuation, aussi. La cohérence narrative, j’en faisais une obsession. Le rythme des phrases, je l’entendais. La distance entre le narrateur et les personnages, je la tenais.
— LA PRISE DE CONSCIENCE
J’avais des forces. Et je pouvais m’appuyer dessus. En être fière. Non pas parce que j’étais la meilleure, loin de là. Mais parce que j’étais légitime.
Les chroniqueurs professionnels. Et le mot que j’ai enfin prononcé
Les retours de lecteurs se sont accumulés. Des gens qui avaient aimé, qui avaient été touchés, qui revenaient pour dire qu’ils pensaient encore aux personnages des semaines après avoir refermé le livre. Ces retours-là, je les recevais avec une sorte de gratitude mêlée d’incrédulité. Je les croyais. Et en même temps, quelque chose en moi cherchait une confirmation plus officielle, une validation que j’attendais.
Et puis les chroniqueurs professionnels ont lu.
Je ne vais pas vous citer les chroniques. Parce que ce qui compte ici, ce n’est pas ce qu’ils ont dit. C’est ce que ça a fait en moi quand je l’ai lu. Quelque chose s’est déposé. Une certitude tranquille, sans fanfare, sans triomphe. La conscience que ce que j’avais écrit valait la peine d’être lu. Pas parfait. Pas sans défauts. Mais réel, solide, honnête, à sa place dans le monde.
C’est après ces chroniques-là que j’ai commencé à dire « autrice ». Pas encore facilement. Pas encore sans une légère hésitation. Mais le mot sortait. Il m’appartenait un peu.
Ce qu’il reste. Et pourquoi c’est mieux que l’absence de doute
Aujourd’hui, le syndrome de l’imposteur est parti. Je sais que ce que j’écris vaut la peine d’être lu. Cette certitude-là, je ne la discute plus avec moi-même.
Ce qui reste, c’est autre chose. Ce n’est plus du doute. C’est de la lucidité. Je mesure l’étendue des progrès qu’il me reste à faire. Je les travaille. Pour mon prochain roman, je viens de passer deux mois entiers à construire le scénario, avant de me lancer dans l’écriture du premier chapitre. Deux mois à m’assurer que tout était cohérent, que les indices étaient bien semés, que les personnages évoluaient de façon crédible, que la structure tenait. Deux mois que la Mel d’avant n’aurait pas eu l’idée de prendre.
— LA DISTINCTION QUI CHANGE TOUT
La différence entre le doute et la lucidité, c’est celle-ci : le doute paralyse, la lucidité organise. Le syndrome de l’imposteur vous dit que vous n’avez pas votre place. La lucidité vous dit que vous avez votre place, mais qu’elle mérite d’être tenue correctement.
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Il y a des gens qui n’ont jamais douté d’eux-mêmes. Je les ai croisés. Ils écrivent vite, ils publient beaucoup, ils avancent sans se retourner. Je ne sais pas si je les envie.
Le doute, quand il ne paralyse pas, affûte. Il force à relire. À recommencer. À ne pas se satisfaire du premier jet quand le deuxième peut être meilleur. Il force à mériter ce qu’on réclame.
Je ne dis plus « j’écris ».
Je dis « autrice ». Et cette fois, le mot ne tremble plus dans ma bouche.
Il est à moi.






