En 2026, Paris est sous le choc. 78 animateurs suspendus. 31 pour suspicion de violences sexuelles. Un plan d’action municipal d’urgence à vingt millions d’euros. Une promesse de « tolérance zéro ».
Je lis ça et je pense à ce que j’ai vu. Et à ce que je n’ai pas su nommer à l’époque.
Le système que je connais de l’intérieur
Je connais le milieu du périscolaire de très près. Pas de l’extérieur, pas par les journaux. De l’intérieur.
Les villes manquent d’animateurs. Chroniquement. En conséquence, elles recrutent en étant peu regardantes, souvent sans même vérifier les casiers judiciaires des futurs animateurs. Ce qui arrive ensuite n’est pas une surprise. C’est une conséquence prévisible d’un système qui a sacrifié la rigueur à la logistique. On embauche trop jeune, trop vite, trop peu formé. On met de jeunes adultes non préparés face à des enfants qui ont besoin de tout sauf d’improvisation.
J’ai vu ce que ça donne. Certains animateurs crient parce qu’ils ne savent pas faire autrement. D’autres surfent sur leur téléphone pendant que les enfants s’ennuient et n’ont aucune connaissance des règles basiques de sécurité. D’autres encore s’énervent vite parce qu’ils n’ont pas la patience que ce métier exige. Et comme ils ont l’autorité d’office — parce qu’ils sont adultes, parce que les enfants doivent leur obéir — ils reportent leurs manquements sur les enfants.
— CE N’EST PAS DE LA MALVEILLANCE
C’est de l’épuisement, de l’impréparation, du désarroi. Des adultes non outillés face à des enfants qui méritent mieux. Le problème n’est pas l’animateur. C’est ce qu’on lui a (ou ne lui a pas) donné pour faire son travail.
Heureusement, il y a les autres. Les passionnés. Ceux pour qui ce métier est une vocation. Les enfants les reconnaissent immédiatement, ils courent vers eux dès qu’ils les aperçoivent, ils crient leur prénom dans la cour. Ils savent d’instinct ceux qui sont vraiment là pour eux. Ils ne trichent pas avec ça. Ce sont ces animateurs-là qui font tenir le système. Le problème, c’est qu’ils ne devraient pas avoir à le tenir seuls.
Je veux être claire sur ce que je dis ici, et sur ce que je ne dis pas.
Je ne fais pas le procès des animateurs. La grande majorité d’entre eux n’a rien à se reprocher. Ils font un travail difficile, souvent dans des conditions indignes, avec des moyens insuffisants et une reconnaissance qui ne suit pas. Ce sont eux que les enfants adorent, que les parents remercient, qui compensent au quotidien les défaillances d’un système qui les laisse trop souvent seuls face à l’impossible.
Mais je ne suis pas là non plus pour dire que tout va bien. Pour fermer les yeux sur ce que je sais, sur ce que j’ai vu, sur ce que les chiffres confirment. Ceux qui ont été suspendus, jugés ou qui le seront bientôt ne sauraient être dédouanés au nom du système qui les a mal formés. Le contexte explique certaines défaillances. Il n’excuse pas tout. Et surtout, il n’excuse pas ça.
Ce que je veux pointer, c’est ce qui rend le pire possible. Pas pour absoudre ceux qui ont mal agi. Pour qu’on cesse de s’étonner que ça arrive.
Les colonies de vacances. Ce que j’ai vu en tant qu’animatrice
J’ai été animatrice de colonies de vacances. Plusieurs étés. J’avais l’âge qu’on a quand on commence ce genre de travail. Jeune, enthousiaste, sans formation sérieuse, encore moins sur la protection de l’enfance. On m’avait expliqué le programme des activités. Personne ne m’avait expliqué ce que je devais faire si quelque chose clochait avec un collègue. Personne ne m’avait dit qu’il existait des procédures de signalement, ni lesquelles.
Ce n’était pas de la négligence. C’était un vide institutionnel.
Ce vide-là, je ne l’ai compris qu’après coup. Sur le moment, je faisais de mon mieux avec ce que j’avais. Ce que j’avais, c’était peu. Et j’étais loin d’être un cas isolé.
C’est en travaillant dans ce milieu que j’ai compris quelque chose. Quelque chose qui ne devrait pas exister. Quelque chose que je n’aurais pas dû découvrir seule : il est très facile de faire ce qu’on veut avec des enfants quand on est animateur. Pas parce que les enfants sont naïfs. Mais parce que le système est troué.
Il y a des angles morts. Partout. Dans chaque établissement. Des moments où l’on peut se retrouver seul avec un enfant, sans que personne ne le remarque. Des lieux où la surveillance est inexistante. Des failles gigantesques dans lesquelles une personne mal intentionnée peut s’engouffrer, sans même avoir à élaborer un plan. Le contexte fait le travail à sa place.
— L’AUTORITÉ D’OFFICE
L’animateur a une autorité d’office. L’enfant doit l’écouter, l’enfant doit lui obéir. Et si personne ne contrôle l’animateur, si personne ne le surveille et lui dit que certains comportements ne sont pas acceptables, si les collègues regardent ailleurs, alors c’est l’enfant qui se retrouve en danger. Sans aucun moyen de se défendre.
L’institution comporte des failles énormes qu’il est inconcevable de laisser ouvertes.
Mon début de carrière, dans un autre établissement
Plus tard, dans un contexte différent, j’ai été confrontée à quelque chose qui relevait du même mécanisme. Un collègue. Des gestes un peu trop tactiles avec les élèves. Pas spectaculairement. Juste suffisamment pour interroger. Pour mettre mal à l’aise.
Non, on ne chatouille pas une adolescente pour la taquiner. Non, on ne laisse pas ses mains traîner sur une épaule ou sur une hanche. Non, on ne réduit pas la distance entre les corps. Même pour rire. Même pour « embêter ».
J’ai dû nommer ce que je voyais, dans un contexte où nommer est toujours un acte qui expose. Et je suis passée pour quelqu’un qui voyait le mal partout. Qui était tatillonne. « Mais non, voyons, qu’est-ce que tu vas chercher là ? Il est comme ça avec tout le monde, c’est sa nature. »
— CETTE PHRASE
« C’est juste pour rire. » L’une des plus dangereuses qui existent dans les milieux qui travaillent avec des enfants. Parce qu’elle fait taire ceux qui ont vu. Parce qu’elle protège celui qui a agi. Parce qu’elle laisse l’enfant seul avec ce qu’il a vécu, sans témoin, sans validation, sans recours.
Ce que j’ai vu au Salève. Et ce que ça m’a appris sur le consentement
Je vais vous raconter quelque chose que je n’ai jamais écrit nulle part.
J’avais quinze ans. J’étais au Salève, en colonie de théâtre. Un animateur de l’époque était sorti avec une fille de mon âge. Quinze ans. Mineure. Elle dormait dans le même dortoir que moi, je m’allongeais à côté d’elle dans la salle des fêtes pendant les moments de détente, nous prenions nos repas à la même table dans le réfectoire. Pourtant, je n’avais rien vu venir.
Quand ils nous ont avoué leur relation, j’étais abasourdie. Ils disaient qu’ils avaient fait le choix d’en parler ouvertement. Parce qu’ils n’avaient rien à cacher. Elle disait qu’elle était d’accord. Qu’elle assumait.
Une sérieuse interrogation me trottait alors en tête, sans que j’arrive à en formuler les mots. Parce qu’à quinze ans, je ne les avais pas. Aujourd’hui, je les ai.
— LA QUESTION DU CONSENTEMENT
Comment peut-on parler de choix quand on est influencée par un homme d’âge mûr qui a l’autorité, le charisme, la maîtrise de l’espace et du groupe ? Le consentement d’un adolescent vis-à-vis d’un adulte en position d’autorité n’est pas un consentement libre. Il est toujours, dans une certaine mesure, influencé, orienté, construit par le rapport de force qui existe entre eux.
Ce n’est pas une question de malveillance évidente. C’est une question de structure. Une gamine de quinze ans dans une colonie de vacances n’a pas les mêmes ressources qu’un adulte pour évaluer ce qui lui arrive, pour distinguer ce qu’elle veut vraiment de ce qu’on lui fait vouloir. Ce n’est pas une faiblesse de sa part. C’est simplement ce qu’est l’adolescence face à l’autorité adulte.
Ce que l’actualité confirme. Et ce que le roman avait déjà dit
Quand j’ai écrit « Les Enfants du Salève », j’ai mis en scène un foyer de la DDASS en 1983 où des adultes abusent de leur pouvoir sur des enfants sans défense. J’ai décrit des éducateurs qui ferment les yeux. Des directeurs qui protègent l’institution plutôt que les enfants. Un silence collectif qui dure des années.
On m’a parfois demandé si c’était exagéré. Si c’était réaliste. Au regard de l’actualité, je crois que, finalement, c’était encore trop loin de la réalité.
Depuis le début de l’année 2026, à Paris, 78 animateurs ont été suspendus, dont 31 pour des soupçons de violences sexuelles. Plusieurs observateurs rappellent que nombre des mesures annoncées figuraient déjà dans un rapport de l’Inspection générale de la ville, daté de 2015 et resté en grande partie lettre morte. Le maire lui-même a reconnu une « erreur collective » ; ces affaires avaient été traitées comme des cas isolés, alors qu’elles révélaient ce qu’il qualifie de « risque systémique, voire d’omerta systémique. »
— UN RAPPORT DE 2015
Resté lettre morte. Dix ans de silence institutionnel sur un problème connu. Ce n’est pas exagéré. Ce n’est pas de la fiction. C’est le mécanisme réel de la défaillance institutionnelle.
Les syndicats réclament des centaines de postes de titulaires, une revalorisation des carrières, une réduction des taux d’encadrement, des agents mieux formés. Ce sont des revendications légitimes. Elles pointent exactement le bon problème : un système qui a économisé sur la formation, la titularisation, les effectifs, et qui paie aujourd’hui le prix de ces économies.
Ce que le silence coûte. Toujours
Il y a une phrase que j’entends souvent quand ce genre de scandale éclate. « On ne savait pas. » Ou sa variante : « On ne pouvait pas savoir. »
Je ne crois pas à cette phrase. Pas dans ce contexte. Pas après avoir lu ce rapport de 2015 qui décrivait déjà les failles. Pas après avoir moi-même observé, de l’intérieur, les angles morts, les non-dits, les comportements qu’on laisse passer parce que c’est plus simple que d’intervenir.
On savait. Ou on aurait pu savoir. Ce qu’on n’avait pas, ce n’est pas l’information. C’est la volonté de regarder en face ce que l’information disait.
C’est exactement ce que j’ai mis dans « Les Enfants du Salève ». Pas des monstres qui agissent dans l’ombre. Des systèmes ordinaires qui permettent à des choses extraordinairement graves de se passer en pleine lumière. Des adultes qui savent, ou qui pourraient savoir, et qui choisissent de ne pas voir. Par conformité. Par lâcheté. Par peur de ce que voir impliquerait de faire.
— CE QUE CE CHOIX COÛTE
Le silence institutionnel n’est pas une absence de bruit. C’est un choix actif. Et ce choix-là a un coût.
Ce coût, ce sont des enfants qui le paient.
. . .
Ce n’est pas parce que Paris est sous les projecteurs que le problème est parisien. Il est partout où des adultes ont autorité sur des enfants sans formation suffisante, sans supervision réelle, sans protocoles de signalement clairs et sans culture du questionnement.
La question n’est pas de céder à la panique.
Elle est de cesser de faire confiance au silence.






