J’avais un plan. Un beau plan.
Un foyer de la DDASS au pied du Salève, dans les années 80. Six enfants qui survivent en formant un clan secret. Et quarante ans plus tard, à Annecy, un petit garçon de six ans qui disparaît dans son jardin. Entre les deux, quelque chose d’enfoui. Un silence lourd et compact, qui finit toujours par remonter à la surface.
Oui, mon plan était solide. Rassurant.
Mais c’était sans compter sur mes personnages qui, eux, avaient d’autres projets pour moi.
Le plan de départ
Sophie Louviers, la mère du petit garçon disparu, devait être mon héroïne. Celle qui me ressemblait le plus et qui devait se révéler au fur et à mesure de l’intrigue. Une femme ordinaire, happée par un drame, qui trouverait en elle des ressources insoupçonnées et qui bousculerait tout sur son passage pour retrouver son fils. Un personnage maternel héroïque, noble et légitime. Elle devait être le centre de gravité du roman.
Ensuie, Claire est arrivée.
Claire, c’est un personnage secondaire. L’amie de Sophie. Celle qui est là pour aider à tenir debout, distribuer les tracts, coordonner les actions bénévoles. Celle qui réconforte et qui serre dans ses bras. Sans parler. C’est son rôle, sa fonction. Et ça devait rester ainsi.
Sauf que…
En s’installant dans la scène du chapitre 11, Claire a commencé à regarder autour d’elle avec des yeux que Sophie n’avait pas. Une lucidité calme, organique. Là où Sophie s’effondrait — légitimement, c’est son fils qui a disparu — Claire observait, analysait, agissait. Et moi, derrière mon clavier, je la regardais faire en me disant : mais oui, elle a raison, c’est exactement ça qu’il faut faire ! Sauf que ce n’était pas prévu.
Alors j’ai essayé de la ramener à sa place. Je lui ai retiré des répliques. Je l’ai faite sortir de la pièce. Je l’ai rendue moins présente, moins précise. Mais elle est revenue. Encore. Pas par entêtement, mais par logique. Dans ce chapitre 11, Claire ne pouvait être qu’ici : debout, les yeux ouverts, pendant que Sophie n’en pouvait plus.
Quand le personnage s’impose
Au chapitre 16, Claire a complètement débordé du cadre que je lui avais assigné. Et cette fois, je ne lui ai pas résisté. Car elle avait déjà créé un espace qui ne pouvait plus exister sans elle.
Ce n’est pas qu’elle prenait la place de Sophie. Non, c’était plus subtil.
Claire avait ce que Sophie n’avait plus. L’énergie, le sang-froid, la capacité à regarder la situation en face sans être dévastée. Sophie était consumée de l’intérieur. Elle aimait son fils d’un amour qui l’écrasait autant qu’il la portait. Claire pouvait encore penser de façon lucide et réfléchie. Elle pouvait agir sans que chaque geste soit alourdi par la culpabilité, la peur ou l’épuisement de celle qui n’a pas dormi depuis que son enfant a disparu. Sophie avait l’amour le plus brûlant. Claire avait la tête froide. Et dans cette situation, c’est la tête froide qui avance.
— LE BASCULEMENT
C’est alors que mon roman a basculé. De personnage secondaire, Claire est devenue personnage principal, au même titre que Jay Banner ou que les enfants des années 80. Je n’avais pas prévu ça. Mais je sentais que je touchais le vrai.
Ce que lâcher un personnage veut dire
J’ai décidé de lâcher Sophie. Je ne l’ai pas abandonnée. Elle restait là, elle souffrait, elle cherchait, elle était présente dans chaque scène où son fils manquait. Mais le moteur de l’intrigue avait changé de conducteur. Désormais, c’est Claire qui était aux commandes.
Ce lâcher-prise n’a rien de spectaculaire. Ce n’est pas une révélation ni un moment de grâce. C’est une décision très concrète, presque comptable. Sophie, dans sa situation de mère effondrée, ne pouvait tout simplement pas être l’héroïne que j’avais imaginée, sans trahir ce qu’elle était. La rendre héroïque aurait nécessité de la tirer vers le haut, contre sa propre gravité.
La cohérence interne d’un personnage vaut plus que le désir qu’on a pour lui au départ. Quand les deux entrent en conflit, c’est le personnage qui gagne. Vous le sentez en lisant, même sans pouvoir le nommer. Quand un personnage fait ce que l’auteur a besoin qu’il fasse, plutôt que ce qu’il ferait lui, eh bien quelque chose sonne faux. Pas de façon spectaculaire. Mais c’est suffisamment décalé pour que ça nous titille, que ça nous gêne. Comme une note pile à côté dans un morceau qu’on connaît par cœur.
— CE QUE CLAIRE AVAIT QUE SOPHIE N’AVAIT PAS
Un espace intérieur dégagé. Pas de contrainte. Pas de culpabilité paralysante.
Les personnages qui peuvent changer complètement le cours d’une histoire ne sont pas toujours ceux que l’on a choisis. Ce sont parfois les autres. Ceux que la vie ordinaire rend prêts pour l’extraordinaire, sans qu’ils le sachent.
Quand les personnages bloquent la route
Il y a un autre moment, dans l’écriture de ce roman, où j’ai été confrontée à quelque chose que je n’avais pas anticipé. Un personnage qui refusait d’agir.
J’avais décidé qu’un personnage devait mourir. De façon voulue et orchestrée par un autre protagoniste. Cette mort était une pièce centrale du dispositif. Elle était dans mon plan depuis le début. Elle devait arriver.
Sauf que le personnage, censé décider de cette mort, s’en est révélé incapable. Pas parce que la scène était mal écrite. Mais parce que ce personnage, tel qu’il s’était construit au fil des chapitres précédents, avec ses convictions, son histoire, ce qu’il avait traversé et ce qu’il refusait de devenir, ne pouvait pas faire ça. Pas lui. Pas de cette façon.
J’ai essayé quand même. J’ai réécrit la scène. Mais elle sonnait faux du début à la fin. Quelque chose clochait. Ce personnage faisait ce que j’avais besoin qu’il fasse. Pas ce qu’il voulait faire, lui.
Alors j’ai supprimé la scène.
— CE QUE CE BLOCAGE M’A DIT
Bizarrement, je n’étais pas inquiète. Ce blocage me disait quelque chose d’important : mon histoire trouvait sa vérité. Un personnage qui refuse d’agir contre sa nature, c’est un personnage vivant. C’est une preuve que le roman tient debout.
Mais il fallait quand même trouver une solution. Alors j’ai relu. Tout ce que j’avais écrit. Les fiches personnages. La time-line (et avec un roman qui se déroule sur une double temporalité, croyez-moi, elle est indispensable). Les arcs narratifs. Les trajectoires. J’ai cherché une autre façon d’arriver au même endroit. En semant d’autres indices, en ajustant des directions. Ça m’a pris du temps. Beaucoup de temps. Cinq ans, en fait.
P’tit Louis
P’tit Louis, l’un des six enfants du foyer en 1983, devait rester un personnage secondaire. C’était décidé, c’était raisonnable. Il avait son rôle, sa fonction, il occupait l’espace qu’il devait occuper. Et cela suffisait.
Sauf que je me suis attachée à lui d’une façon que je n’avais pas imaginée. Pas de la même façon que Claire, qui remplissait un rôle narratif nouveau et pertinent. Non. C’était plus en lien avec mes émotions, mon ressenti, mes propres fêlures.
P’tit Louis s’est imposé par ce qu’il était. Par sa façon d’être là, de traverser les scènes, de parler, de faire rire et de faire mal en même temps. Il m’a émue. Profondément.
— LA SCÈNE GRATUITE
Alors je lui ai réservé une scène. Rien que pour lui.
Une scène qui n’était pas dans le plan, qui ne faisait pas avancer l’intrigue de façon décisive, mais qui lui rendait justice. Une scène qui disait au lecteur : ce personnage a compté pour moi. Il n’est pas un instrument. Il a réellement existé.
C’est peut-être l’une des scènes dont je suis le plus fière.
Une conversation d’un soir, et tout bascule. Encore
Mon mari est entré dans l’histoire. Pas dans le roman, mais sur notre terrasse, un soir, pendant qu’on parlait de films.
Nous discutions de ces thrillers où le twist final se devine dès les premières minutes. Ces films où l’on se doute que le grand méchant, c’est le personnage discret qui n’a aucun rôle et qui apparaît par hasard dans une scène bidon.
Mon mari a dit quelque chose de simple : « Le problème avec un seul rebondissement, c’est qu’on finit toujours par l’attendre. Mais si, juste derrière le premier, sans attendre, un second arrive, alors l’on n’a pas le temps de le voir venir. Ni de s’en remettre. »
Le double twist. Pas le twist qui efface le premier. Celui qui arrive juste derrière et qui retourne, contre le lecteur, la certitude qu’il vient d’acquérir. Précisément parce qu’il croit avoir compris le premier qu’il ne voit pas venir ce qui suit. La première surprise le rend aveugle à la seconde.
— CE QUE CETTE CONVERSATION A DÉCLENCHÉ
Ce second twist n’existait pas dans le plan initial. Il n’aurait pas pu exister. Il est né de tout ce que le roman avait décidé avant moi. Les trajectoires imprévues, les directions que je n’avais pas choisies, les espaces que certains personnages avaient ouverts en débordant de leur cadre.
Une conversation d’un soir, et tout bascule. Encore
Vous me demandez parfois combien de temps il faut pour écrire un roman. Cinq ans dans mon cas, pour deux tomes. Et la question qui suit est toujours : mais tu savais où tu allais ?
Oui. Et non.
Je savais le début. Je savais la fin. J’avais une destination. Ce que je ne savais pas, c’est le chemin exact pour y arriver. Les personnages prenaient des directions sans que je le décide vraiment. Une réplique sonnait d’une façon inattendue. Un personnage refusait d’aller là où je le poussais, parce que c’était faux pour lui. Et quand ça sonnait terriblement juste, je ne pouvais pas changer ça.
Alors je ne forçais pas. Je suivais. Et puis je revenais en arrière, et je réparais. Cinq ans d’avancées, de retours, de réajustements, de chapitres qu’on croit définitifs et qui ne le sont pas.
Et puis j’ai changé la fin. Celle que j’avais imaginée depuis le début, portée pendant cinq ans comme une promesse que je me faisais à moi-même. La fin que j’avais imaginée au départ était cohérente avec le roman que j’avais envisagé. Elle ne l’était plus avec le roman que j’avais écrit. Renoncer à cette fin-là, c’était accepter que le roman qu’on écrit finisse par invalider le roman qu’on avait voulu écrire. Ce n’est pas un échec. C’est une maturation.
C’est peut-être là que j’ai compris, vraiment, que le roman ne m’appartenait plus tout à fait.
. . .
À la question « C’est vous qui écrivez, ou c’est le livre qui s’écrit à travers vous ? », je penche plutôt pour la deuxième option. Même si tout n’est jamais si simple.
J’ai appris à écouter. À observer ce que les personnages font quand je leur tourne le dos. À ne pas punir celui qui déborde de son cadre mais à lui demander pourquoi il déborde, et ce qu’il cherche à me dire.
Claire savait. Je l’ai écoutée. C’est la meilleure décision narrative que j’aie prise dans ce roman.
Claire a changé le livre.
Et le livre avait raison.






