Pédocriminalité : nous ne sommes plus dans le déni. C’est bien pire

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Mel Eskera
juillet 14, 2026 |

Ce n’est pas exagéré. Ce n’est pas de la fiction. C’est le mécanisme réel, documenté, historique, d’une société qui sait ce qui se passe et qui choisit de ne pas regarder. Pas de ne pas savoir. De ne pas regarder.

C’est la distinction que fait l’historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu dans une série de six podcasts de France Inter qui m’a arrêtée net. Elle dit, dans le dernier épisode, quelque chose de vertigineux : nous ne sommes plus dans le déni. Nous sommes dans le refus d’accepter. Ce n’est plus la même chose.

Du déni au refus. La distinction qui change tout


Le déni, c’est l’ignorance organisée. C’est 1832, quand les juges gardent le silence sur des crimes qu’ils « rougissent de nommer ». C’est 1933, quand personne ne veut entendre Violette Nozière accuser son père d’inceste parce qu’elle est une « mauvaise victime » — une parricide, une adolescente qui ne correspond pas à l’image de la victime idéale. C’est 1977, quand des intellectuels de premier plan signent une pétition pour défendre le droit des adultes à avoir des relations sexuelles avec des enfants, au nom de la libération sexuelle.

Dans ces moments-là, on peut dire que la société ne sait pas vraiment. Pas complètement. Les mots manquent? Le terme de « pédocriminalité » n’existe même pas encore, on parle d' »attentat à la pudeur », on parle de « monstre » pour extraire le coupable de la catégorie des humains ordinaires et se dispenser de comprendre comment c’est possible.

Ce que l’histoire apprend. Et ce que vous entendez peut-être encore aujourd’hui


J’ai écouté ces six épisodes avec une attention qui n’était pas seulement celle d’une citoyenne. C’était l’attention d’une autrice qui a passé cinq ans à écrire sur exactement ça, et d’une enseignante spécialisée qui travaille chaque jour avec des enfants qui portent des choses que personne n’a encore nommées pour eux.

Ce que l’historienne raconte sur la loi de 1832 résonne avec ce que je vois dans mon travail. On savait en 1832 qu’un enfant peut être subjugué, emprisonné, réduit au silence sans qu’on lève la main sur lui. La sidération. L’emprise. La domination. Sans même avoir recours à la violence. Presque deux siècles plus tard, ces mêmes mécanismes sont encore invoqués comme des découvertes récentes dans les débats publics.

Ce que l’affaire Violette Nozière dit sur la « mauvaise victime » (celle qui ne correspond pas au profil attendu, celle dont on peut douter parce qu’elle a une vie complexe), vous l’entendez peut-être encore aujourd’hui dans les conversations qui entourent les affaires de violences sur mineurs. « Qui était cette enfant ? Pourquoi n’en a-t-elle pas parlé plus tôt ? Est-ce qu’elle ne l’avait pas un peu cherché ? Ce n’est pas étonnant, vu le milieu dont elle vient. »

Il n’y a pas de bonne victime. Il n’y a que des victimes.

En 1977, une pétition est publiée dans Le Monde et Libération pour défendre trois animateurs sportifs accusés d’attouchements sur des mineurs. Parmi les signataires : Sartre, Foucault, Dolto, Deleuze, Guattari. Des noms immenses. Des penseurs dont les œuvres continuent d’irriguer la réflexion contemporaine. Ils signent au nom de la liberté sexuelle, de la lutte contre un État autoritaire, de l’émancipation des corps.

Ils ont tort. Profondément, gravement tort.

Ce que cet épisode dit, ce n’est pas que ces hommes et ces femmes étaient des monstres. C’est que les êtres humains les plus brillants peuvent commettre des erreurs morales d’une gravité absolue quand un angle mort collectif, une époque, un contexte, les aveuglent ensemble. Ce n’est pas une excuse. C’est un avertissement. Pour nous aussi.

Ce que ça fait d’écrire là-dessus


On me demande parfois pourquoi j’ai choisi d’écrire sur la maltraitance institutionnelle. Sur des enfants abusés dans un foyer des années 80. Sur le poids du silence que ces enfants portent quarante ans plus tard dans les corps des adultes qu’ils sont devenus.

La réponse est là, dans ces six épisodes. Parce que la fiction peut faire quelque chose que l’histoire seule ne peut pas faire. Elle peut nommer ce qui n’a pas eu de nom. Elle peut montrer ce que le silence coûte, non pas en termes statistiques mais en termes humains, intimes, irréductibles. Elle peut mettre un visage, un prénom, une voix sur ce que les chiffres disent sans dire.

Ce que j’ai vu. De l’intérieur


Je suis ancienne animatrice de colonies de vacances. J’ai vu les angles morts. Les moments où l’on peut se retrouver seul avec un enfant sans que personne ne le remarque. Les failles dans lesquelles une personne mal intentionnée peut s’engouffrer sans même avoir à élaborer un plan.

Je suis enseignante spécialisée. Je travaille chaque jour avec des enfants abîmés. Pas toujours par des monstres. Souvent par des gens ordinaires, épuisés, qui reproduisent ce qu’ils ont reçu ou qui n’ont pas les ressources pour faire autrement. Et parfois, plus rarement mais cela existe, par des gens qui savent exactement ce qu’ils font.

Je connais personnellement le coût de ce silence. Une amie de mon adolescence a été abusée par son père. Elle a bientôt 50 ans. Elle n’est toujours pas guérie. Sa sœur, qui a connu le même sort, ne s’en est pas sortie. Le père a pris dix ans.

Je ne dis pas ça pour instruire un procès contre la justice. Je le dis parce que ces deux destins sont la traduction humaine, intime, irréductible, de ce que les chiffres disent sans visage. Et parce que cette histoire est au cœur de ce que j’écris aujourd’hui dans mon prochain roman. Parce que certaines choses ne peuvent pas rester sans être dites.

Ce que je refuse d’accepter


Je ne suis pas historienne. Je ne suis pas juriste. Je ne suis pas militante au sens institutionnel du terme.

Je suis une femme qui a vu les angles morts. Une enseignante spécialisée qui travaille avec des enfants abîmés. Une autrice qui a passé cinq ans à écrire sur ce que le silence fait aux victimes qui survivent.

Et je refuse une chose précise : je refuse l’idée que c’est compliqué. Que c’est complexe. Que c’est difficile à démêler. Que ça prend du temps.

Selon les estimations citées dans ces podcasts, il y aurait 160 000 enfants victimes par an en France. Tous les jours, il y a des enfants victimes. Tous les jours. Ce chiffre-là n’est pas complexe. Ce chiffre-là est une urgence.

Ce que l’historienne appelle « le refus d’accepter » a un coût. Ce coût, ce sont des enfants qui le paient.

Nous avons les mots. Nous avons les lois. Nous avons les chiffres. Nous avons les témoignages.

Ce qu’il nous manque, c’est la volonté collective de regarder ce que nous savons déjà.


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