Je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Un salon du livre de montagne, au sens strict du terme. Des récits d’alpinisme, des guides de randonnée, des photographies de sommets. Et moi, avec mes deux tomes de thriller psychologique ancré au Salève, dans une région où les gens lèvent les yeux vers les cimes tous les matins.
J’avais tort de m’interroger.
Le Salon International du Livre de Montagne de Passy ne ressemble pas à l’idée qu’on s’en fait de loin. C’est bien plus large, bien plus riche, bien plus humain que ça. Trois jours. Du 7 au 9 août 2026. 36e édition. Thème : Les Paysages Vivants. Et moi, installée au Parvis des Fiz avec mes livres. Trois jours devant moi pour trouver ma place.
Ce qui m’a surprise dès le départ, c’est l’émotion que j’ai ressentie en installant mon stand. Je connais parfaitement ces lieux. Le collège où j’enseigne est à quelques mètres. La salle d’animation où se tenaient les conférences, je l’emprunte régulièrement avec mes élèves. Le Parvis des Fiz, j’y emmène des classes pour des spectacles. J’ai posé mes livres sur ma table, dans un endroit que je fréquente en semaine avec un tout autre rôle. C’était étrange et beau à la fois. Comme si deux parties de ma vie se regardaient enfin en face.
Les auteurs
Il y a plusieurs espèces d’auteurs dans un salon.
Il y a les écrivains voyageurs. Ceux qui ont traversé des déserts, longé des fleuves, bivouaqué sur des continents dont je n’avais vu que les photos. Des gens qui ont des histoires à raconter, qui font oublié le salon tellement on est accroché à leur récit. Je me suis retrouvée à côté de certains d’entre eux pendant trois jours. Certains en faisait trop, d’autres se montraient beaucoup plus humbles. Ce sont ces derniers, précisément, avec qui j’ai préféré discuter. Ce sont eux qui m’ont le plus appris sur ce que la littérature peut faire quand elle sort des sentiers battus, au sens littéral.
— AUTEURS ET ÉDITEURS
J’ai rencontré deux auteurs qui ont franchi un pas supplémentaire dans l’autoédition : ils sont devenus leur propre éditeur. Pas seulement auteurs, mais éditeurs de leur propre maison. J’ai trouvé ce concept fascinant. Trop tôt pour moi aujourd’hui. Mais quelque chose à creuser, dans quelques années, quand j’aurai mieux compris où je veux aller. Pourquoi pas ?
Il y a aussi les auteurs discrets. Ceux qui attendent que le lecteur vienne à eux, qui n’osent pas interpeler, qui regardent passer les visiteurs sans ouvrir la bouche. Je les comprends. Ce n’est pas facile d’aller au devant des lecteurs. Mais, dans un salon, on n’attend pas. On va à la rencontre des gens. On sourit. On dit bonjour. On présente, on explique, on rit, on écoute. Ce n’est pas toujours facile. Mais c’est essentiel. C’est pour cela que l’on vient. Et c’est tellement agréable de partager cette passion commune de la lecture ! Alors certes, il ne reste plus beaucoup de salive ni d’énergie à la fin de journée, mais, lorsque celle-ci se termine, nous avons le sentiment d’avoir vécu quelque chose d’unique.
Et enfin, il y a ceux qui s’écoutent parler. Ceux qui sont là pour être vus (plus que pour vendre), et dont le périmètre de table semble invisible pour tout le monde sauf pour eux-mêmes. Chaque salon en a quelques-uns. C’est la règle du jeu… On espère juste que le coup du sort ne nous placera pas à côté de l’un d’entre eux.
— LE DERNIER JOUR
Et puis il y a celui qui a craqué le dernier jour. Trois jours sous la canicule, aucune vente, le sentiment que le travail accompli ne se traduit pas en chiffres, ni en reconnaissance, et que les autres auteurs autour de lui se débrouillent bien mieux. Ce moment-là m’a rappelé ce que ça coûte, vraiment, de mettre un livre dans le monde et d’attendre que le monde le remarque. Certains jours, c’est plus lourd que d’autres.
Les lecteurs
Les lecteurs de ce salon sont différents. Je ne sais pas si c’est le cadre — l’air de montagne, les trois jours loin du quotidien — ou si c’est la sélection naturelle des gens qui choisissent de venir dans un salon du livre pendant leurs vacances. Mais ils étaient présents, curieux, réceptifs. Pas pressés. Prêts à écouter, à discuter, à questionner.
Et puis, j’ai appris quelque chose sur le pitch, quelque chose que je n’avais pas encore vraiment mesuré. Parfois un seul mot convainc un lecteur d’acheter votre roman. Parfois cent ne suffisent pas. Et parfois (et c’est peut-être ce qui m’a le plus fait sourire) il suffit d’annoncer qu’on accepte le paiement par carte bleue !

Mais les moments qui restent, ce sont ceux partagés avec les lecteurs. Ceux qu’on n’oublie pas. Comme :
Un voisin qui habite tout près de chez moi et qui est venu exprès sur le salon pour acheter le tome 2. Il aurait pu toquer à la porte de mon appartement. Il ne l’a pas fait. Il a choisi de respecter ce qu’il considérait comme mon espace intime et de venir jusqu’ici, au salon. Ce geste discret m’a touchée plus qu’il ne le sait probablement.
Un lecteur, qui avait déjà lu mes deux tome, et qui est venu exprès pour me poser une question très précise sur le texte du tome 2. Pas pour me féliciter, ça il l’avait déjà fait. Mais pour comprendre un choix, un détail, quelque chose qui l’avait intrigué dans sa lecture. C’est le signe que mon roman a vraiment été lu, pas parcouru ni survolé. Mais habité.
Une femme, enseignante, qui avait vécu à Passy étant jeune avant de revenir s’y installer à la retraite. Elle avait travaillé avec des enfants placés en foyer. Quand elle a vu la couverture de mes romans et qu’elle a lu le résumé, elle a su immédiatement pourquoi elle devait les acheter. Pas besoin d’argumentaire. Le livre lui parlait avant même qu’elle l’ouvre.
— LE MONSIEUR DE 82 ANS
Un homme de 82 ans s’est arrêté devant mon stand. Il a regardé les couvertures. Et puis il m’a dit qu’il avait connu Bois-Salève, le foyer que je décris dans mon roman. Il l’avait connu du temps de sa jeunesse, mais pas comme enfant. Dans sa vie de jeune adulte. Je ne sais pas ce qu’il y avait derrière ce regard quand il a dit ça. Mais il a acheté les deux tomes. Et je n’ai pas trouvé les mots pour lui dire ce que ce moment représentait pour moi.
Une lectrice, qui avait déjà acheté mes deux tomes et les avait lus, et qui est venue au salon avec ses livres sous le bras, uniquement pour que je les lui dédicace. Elle n’avait rien à acheter. Elle était venue pour ça. Pour ce moment-là. Pour que mon nom soit écrit de ma main sur ses pages. Je ne suis pas sûre qu’elle mesure ce que ça représente pour l’autrice qui est de l’autre côté de la table.
— UNE PORTE QUI S’OUVRE
Et puis il y a eu cette rencontre que je n’avais pas prévue. Une personne qui tient une librairie à Annecy et qui m’a proposé de venir à l’automne pour une séance de rencontre autour de mon roman. Ce type d’opportunité ne se fabrique pas. Il se construit, lentement, en étant présente, en allant dans les salons, en parlant aux gens. Trois jours au Parvis des Fiz, et une porte qui s’ouvre à Annecy à l’automne.
La famille
Ma famille, qui était en vacances dans le coin, est venue me voir chaque jour. Cela m’a fait du bien. Dans un salon, les heures se ressemblent et peuvent peser sous la chaleur. Les voir arriver rythmait ma journée différemment. Une façon de rester ancrée dans quelque chose de réel pendant que le reste défilait.
Mon mari aussi est venu me voir. C’est important. Pas parce que sa présence était nécessaire au sens pratique, mais parce qu’elle changeait quelque chose dans la façon dont j’occupais cet espace. On se sent moins seule. On tient debout différemment quand quelqu’un qu’on aime est assis à côté de soi ou revient régulièrement s’assurer que tout va bien.
Il y a aussi quelque chose d’autre, que j’assume complètement : la présence de sa famille donne de la crédibilité à un auteur dans un salon. Ce n’est pas une stratégie. C’est une réalité. Un stand vivant, animé, avec des gens qui gravitent autour, attire l’œil différemment qu’une table où quelqu’un attend seul. Les visiteurs s’arrêtent plus facilement. La conversation s’engage plus naturellement. Et puis, cela renforce aussi ma crédibilité face aux membres de ma famille elle-même. Je ne suis plus la sœur, la tante ou la fille qui a écrit un roman. Je suis la sœur, la tante et la fille devenue écrivaine et qui défend ses livres sur un salon reconnu.
J’ai laissé ma mère tenir mon stand quelques minutes, le temps de me ressourcer et de me dégourdir les jambes. Je suis revenue pour la trouver parfaitement dans le rôle. A l’aise, souriante, en conversation avec les visiteurs. Ce n’était pas vraiment une surprise quand j’y repense : elle est bénévole à la médiathèque de sa ville depuis des années et lit un nombre de livres annuel qui me donne le vertige. La passion des livres, dans ma famille, ça se transmet.
L’organisation. Ce qui fonctionne. Ce qui peut encore s’améliorer
L’équipe qui fait vivre ce salon depuis 1990 mérite d’être nommée. Des bénévoles courageux (courageux parce que la canicule durant ces trois jours en août n’était pas une plaisanterie), présents, disponibles, à l’écoute. Une organisation rodée, une logistique qui tient debout, un vrai sentiment d’être accompagnée et non pas simplement placée là. Les gens qui organisent ça aiment les livres et aiment les auteurs. Ça change tout à la façon dont on occupe l’espace pendant trois jours.
Le salon propose une offre éditoriale d’une diversité réelle. Des livres pour tous les goûts et tous les âges. Des albums jeunesse aux récits d’expédition, des romans aux essais scientifiques sur la montagne et les glaciers, de la photographie aux bandes dessinées. On peut passer d’un stand à l’autre et avoir l’impression de traverser plusieurs univers en quelques mètres. C’est une des forces de ce salon. Il ne s’adresse pas à un seul type de lecteur. Il s’adresse à tous ceux qui aiment lire, quelle que soit la forme que ça prend.
La canicule de ces trois jours mérite d’être mentionnée. Pas pour se plaindre, mais parce qu’elle fait partie de l’expérience réelle d’un salon d’été en Haute-Savoie. Tenir un stand par forte chaleur, garder le sourire, rester disponible, attentif, présent… C’est un effort physique que les visiteurs ne voient pas toujours. Les bénévoles l’ont fait pendant trois jours sans que ça se voie sur leurs visages. C’est un détail qui dit beaucoup sur l’état d’esprit de ceux qui font vivre cet événement.
Je n’ai pas pu assister aux conférences car elles se tenaient dans la salle d’animation, à quelques mètres du Parvis des Fiz. Impossible de lâcher mon stand aussi longtemps. Pourtant, j’aurais aimé y participer. Les sujets me touchaient. C’est l’une des frustrations réelles d’un salon : on est là pour les livres et les lecteurs, mais on rate une partie de ce qui fait la richesse de l’événement. Être autrice dans un salon, c’est souvent ça. Être à la frontière de tout ce qui se passe, présente sans pouvoir être partout, attentive à ce qui se passe devant soi parce que c’est là que tout peut basculer : la personne qui s’approche de votre table, le livre qu’elle prend dans ses mains, la question qu’elle va peut-être poser.
Je dis ce qui suit avec respect, parce que ce salon le mérite. Il est suffisamment solide pour qu’on puisse lui faire des retours honnêtes.
Les conférences. Riches, intéressantes, parfois passionnantes. Mais trop nombreuses ou mal calibrées dans le temps, au point que les visiteurs qui en sortent n’ont plus le temps de flâner sur le salon. Un équilibre à trouver entre le programme intellectuel et le temps libre laissé aux lecteurs pour se perdre entre les stands.
— LA RESTAURATION
Il y a un vrai service : tables, bancs, tentes, restauration. C’est bien. Mais les tarifs restent difficilement accessibles pour les petits budgets. Un foodtruck ou un snack abordable aurait rendu la pause déjeuner moins compliquée pour tout le monde (auteurs compris).
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Trois jours intenses. Des jambes fatiguées, une voix un peu rauque d’avoir trop parlé, beaucoup de livres vendus et une pile d’autres romans dans ma tête que je veux lire. Des visages. Des conversations. Un auteur qui m’a décrit son dernier voyage comme si j’y étais. Une lectrice venue avec ses livres sous le bras juste pour une dédicace. Un homme de 82 ans qui a connu Bois-Salève. Et deux auteurs-éditeurs dont le modèle continue de tourner dans ma tête.
Ce salon ne ressemble pas à ce que j’imaginais. Il est plus grand. Plus divers. Plus humain. La montagne comme prétexte à parler de tout : des paysages, oui, mais aussi de ce que les paysages font aux gens qui les habitent, qui les traversent, qui les écrivent.
J’y reviendrai.






