J’y suis allée pour signer des livres. Je suis repartie avec bien plus

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Mel Eskera
mai 15, 2026 |
Les 22 auteurs du cinquième Salon du Polar

Ce que Scionzier sait faire que beaucoup d’autres ne savent pas


Avant de vous raconter ce weekend, il faut vous parler de Scionzier. Pas pour situer la commune sur une carte ; vous la trouverez sans moi dans la vallée de l’Arve, entre Cluses et Bonneville. Mais pour comprendre dans quel état d’esprit cette ville aborde la culture.

Scionzier organise depuis 2001 Musiques en Stock, un festival rock et indépendant entièrement gratuit, né sous l’impulsion de l’association Macadam. À son apogée, il attire jusqu’à 30 000 spectateurs par édition, ce qui en fait l’une des plus importantes manifestations culturelles de Haute-Savoie. La gratuité n’est pas un gadget marketing : elle est le fondement de la programmation, ce qui permet aux organisateurs de prendre des risques artistiques, de présenter sur la même scène des groupes émergents et des noms confirmés, nationaux et internationaux. Franz Ferdinand, Bloc Party, The Stranglers — tous sont passés par cette scène en centre-ville, entourés par les montagnes, devant un public qui n’avait pas eu à sortir son portefeuille pour être là.

C’est dans cet ADN-là que s’inscrit le Salon Polar. Même conviction que la culture ne devrait pas être réservée à ceux qui peuvent se l’offrir. Même volonté de faire venir les gens, pas d’attendre qu’ils viennent. Entrée gratuite. 22 auteurs. Trois jours.

La soirée d’inauguration. Ou comment poser le ton dès le premier soir


La soirée d’inauguration, vendredi 24 avril à 18h, a donné immédiatement la mesure de l’événement. Les organisatrices, qui travaillent sur ce salon depuis des mois, ont pris le micro pour un discours d’ouverture. On sentait derrière chaque phrase le poids des semaines de préparation, des doutes, des ajustements, des nuits à tout vérifier une fois de plus. Ce n’était pas un discours institutionnel. C’était quelque chose de vrai, de porté, de sincère.

Le personnel de la mairie était là. Le maire aussi. Et le fait qu’il soit présent dès le premier soir pour ouvrir un salon littéraire n’est pas anodin. Ça dit quelque chose sur la façon dont cette commune regarde la culture. Pas comme un ornement. Mais comme un investissement.

Après les discours, la soirée « Bataille des enquêteurs » a pris le relais. Un jeu d’enquête en immersion, parfaitement dans le thème, qui a posé l’ambiance pour les deux jours à venir. Le ton était donné : ici, on ne vient pas seulement acheter des livres. On vient vivre quelque chose.

Samedi. Une organisation dont les auteurs se souviendront longtemps


Je n’ai pas l’habitude d’écrire ce genre de phrase. Mais il faut que je le dise : je n’avais jamais vu ça !

La mairie de Scionzier prend en charge les frais de transport et d’hébergement des auteurs invités, ainsi que leurs repas. Ce n’est pas la norme. Loin de là. Le premier salon auquel j’ai participé m’avait coûté plus de 90 euros de transport et 50 euros de frais d’inscription. La participation à un événement culturel ne devrait pas être un investissement à perte pour ceux qui en sont les artisans. Scionzier l’a compris. Et cette décision-là dit plus sur la philosophie de l’événement que n’importe quelle belle affiche.

À l’arrivée des auteurs, café, thé, croissants. Disponibles toute la matinée, en libre accès. Ce n’est pas grand-chose, direz-vous. Si. Parce que ça dit que les organisateurs ont pensé aux auteurs comme à des invités, pas comme à des prestataires. Et ça ne s’est pas arrêté là. Au fil de la journée, du café revenait. Des petits chocolats apparaissaient. Des bouteilles d’eau étaient apportées directement à notre table, sans qu’on ait à en demander. Une présence discrète, attentionnée, constante.

Les tables étaient prêtes dès l’ouverture. Les livres installés, présentés, étiquetés. Les organisateurs avaient confié la partie vente à deux librairies partenaires, Librairie Cédille et Librairie Au Sommet des Mots. Pour moi, la situation était un peu différente : mes exemplaires des Enfants du Salève, je les avais apportés moi-même. En autoédition, chaque exemplaire vendu finance le suivant. Ce n’est pas une question de confort financier. C’est une question de survie économique du projet. J’en ai parlé en détail dans l’article sur BoD et l’autoédition. Scionzier l’a accueilli avec bienveillance, sans en faire un problème.

Dans la journée, les auteurs étaient appelés un par un pour un entretien dans un coin cosy du salon, à l’abri des regards. Un espace pensé pour l’intimité, pour la liberté de parole, pour dire des choses qu’on ne dit pas forcément debout derrière une table avec du monde autour.

Le soir du samedi, les auteurs étaient réunis pour un repas offert. Ensemble, encore. Et en dessert : la meringue. Une spécialité locale, apportée comme une attention supplémentaire, comme un signe qu’on avait pensé à tout, même à ça. Même à ce moment de convivialité qu’on ne réclamait pas et qu’on n’attendait plus.

Tout au long du weekend, l’équipe organisatrice a été d’une disponibilité et d’une bonne humeur sans faille. On les voyait partout, toujours souriants, toujours en mouvement, toujours attentifs. Des reportages et des photos ont été mis en ligne en temps réel sur toutes les activités du salon. Des sourires partout. Une énergie qui ne s’est pas démentie du vendredi soir au dimanche soir.

Ce genre d’investissement ne se fabrique pas. Il vient de quelque chose de sincère, d’un attachement réel à ce qu’on a construit et à ceux pour qui on l’a construit. Auteurs et public confondus.

18h30. La lecture musicale


À 18h30, la lecture musicale. Mon mari à la guitare acoustique, moi au micro, le premier chapitre des « Enfants du Salève ». Vous pouvez lire l’article entier sur les lectures musicales ici. Ce que j’ai ressenti ce soir-là, je ne l’avais pas anticipé. Des frissons pendant la lecture. Les miens. Et dans la salle, le même silence attentif. Pas un bruit, aucun mouvement. Et puis soudain, à la fin de la lecture, des applaudissements nourris, francs, chaleureux, immédiats. Dans un cadre qui s’y prêtait parfaitement.

Lecture musicale, voix et guitare pour une immersion intense

Dimanche. Le jour où le salon a basculé dans quelque chose d’autre


Le dimanche a été la journée la plus mouvementée du weekend. Et de loin.

Le matin, l’atelier enquête à l’étage a drainé un flot de participants. Quand il s’est terminé, tout ce monde a dévalé vers le salon des auteurs en même temps. Pendant ce temps, juste à côté des stands, la gendarmerie avait installé son propre espace : des gendarmes souriants et disponibles qui expliquaient, depuis la scène de crime jusqu’à la garde à vue, comment se résout une vraie enquête. Le public circulait entre les auteurs et les uniformes, passant de la fiction au réel et retour. Un voisinage qui, dans le cadre d’un salon polar, avait quelque chose d’absolument parfait.

Je n’avais pas anticipé ce flot. Personne ne l’avait vraiment anticipé. Et pourtant c’est dans ces moments-là, improvisés, un peu chaotiques, que les meilleures choses arrivent.

Les gens s’arrêtaient. Ils regardaient les couvertures. Certains repartaient, d’autres restaient. Et avec ceux qui restaient, quelque chose se passait que je ne saurais pas tout à fait nommer.

En pleine présentation de mon thriller

Présenter son livre à un inconnu est un exercice étrange. On a passé cinq ans à écrire quelque chose d’intime, de construit, de réfléchi, et on a trente secondes pour le résumer à quelqu’un qui ne vous connaît pas, qui n’a aucune raison de vous faire confiance, et qui a vingt autres auteurs autour de lui. Trente secondes pour convaincre. Pas avec un argumentaire. Avec une vérité.

Cette confiance-là, je l’ai reçue dimanche avec une générosité qui m’a touchée. Des gens, que je ne connaissais pas il y a deux heures, repartaient avec les deux tomes sous le bras en me disant qu’ils me donneraient des nouvelles. Je leur ai laissé mes coordonnées, mon site, mes réseaux, pour qu’ils me disent quel personnage ils ont préféré, ce qu’ils ont ressenti au moment du basculement, si Cend les a surpris, si Pawlow les a agacés ou émus.

Ce dimanche, « Les Enfants du Salève » ont trouvé de nouveaux lecteurs. Des lecteurs qui vont entrer dans ce foyer du Salève en 1983 sans savoir encore ce qui les y attend. Je connais ce moment-là. C’est le moment que j’ai voulu provoquer depuis le début. Et chaque fois qu’il arrive, il me confirme que les cinq ans d’écriture dans les marges de ma vie en valaient chaque minute.

Les voisins de table et la femme qui a tout vu avant tout le monde


Ce dimanche, j’avais pour voisins Diane Jeffrey et Patrick Mallet. Deux auteurs avec qui le temps a passé vite, trop vite, entre deux lecteurs. Ces moments-là entre auteurs sont précieux. On parle du métier sans avoir à l’expliquer. On se comprend sur des choses qu’on ne dirait pas autrement.

J’ai aussi eu la chance de rencontrer ce weekend Danielle Thiéry, la première femme commissaire divisionnaire en France. Aujourd’hui autrice. Cinquante-sept livres publiés. Cinquante-sept. Il y a dans une telle longévité, dans une telle constance, quelque chose qui force le respect bien au-delà de la simple admiration. Elle a traversé des mondes que la plupart d’entre nous n’approcherons jamais que par la fiction. Et elle en a fait des livres.

17h. La scène, le concert, et la clôture qui méritait son nom


À 13h, nous avons installé la scène pour le concert de clôture prévu à 17h. Il fallait faire vite : deux conférences occupaient l’espace dans l’après-midi et il n’était pas question de les perturber. Nous avons été efficaces.

À 16h30, trois amies sont venues prendre le relais sur mon stand. Grâce à elles, j’ai pu rejoindre la scène, faire les balances. Ce moment de transition, entre l’autrice qui signe et la musicienne qui monte sur scène, est toujours un peu vertigineux. Deux versions de la même personne qui se passent le témoin.

D’autrice à musicienne, il faut savoir switcher en quelques minutes

À 17h, le concert a commencé. Musique, blind test, danse, chant. Un concert rythmé, physique, joyeux. Un moment de partage et de convivialité qui a conclu le weekend comme il méritait de l’être : non pas dans le calme d’une fin de journée qui s’efface, mais dans le bruit, la chaleur, la bonne humeur franche de gens qui ne sont pas encore prêts à rentrer chez eux.

On repart de ce type de weekend avec des livres vendus, des contacts pris, des visages mémorisés. Mais surtout avec la confirmation que ce métier d’autrice, difficile, solitaire, ingrat par certains côtés, peut aussi ressembler à ça.

Une scène montée en deux heures. Des amies qui prennent le relais. Des lecteurs qui vous font confiance. Une meringue en dessert. Et un concert pour finir.

Pas si mal, finalement.

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