Il y a des salons du livre où l’on s’installe derrière sa table, où l’on sourit poliment aux passants et où l’on repart le soir avec l’impression d’avoir surtout regardé les gens regarder les livres. Et puis il y a les autres. Ceux où quelque chose se passe vraiment. Ceux où l’on rentre à la maison différent, pas transformé, juste un peu décalé par rapport à là où on se trouvait le matin.
Saint-Quentin-Fallavier était de ceux-là.
Le Festival Pour Lire avait choisi un beau programme pour ce dimanche 29 mars : une journée rythmée par les mots et les rencontres, ouverte à tous, seul, entre amis, en famille. Une invitation à se laisser porter d’un univers à l’autre. Sur le papier, ça ressemble à tous les salons. Dans la réalité, c’était autre chose.
Écrire seule. Exister face aux lecteurs
Quand on écrit, on est seule. C’est une évidence qu’on oublie souvent de formuler, parce qu’elle va de soi. Mais c’est une réalité profonde. On passe des mois, des années, à construire des personnages, à peser chaque silence, à décider de ce qu’on cache et de ce qu’on montre, sans jamais savoir si ce travail-là atterrit quelque part. On envoie une bouteille à la mer. On attend.
Les salons du livre sont le moment où la mer répond.
Ce dimanche, j’ai passé la journée à parler des « Enfants du Salève » à des gens qui ne me connaissaient pas, et à quelques-uns qui me connaissaient déjà. Et j’ai mesuré, une fois de plus, à quel point ces deux expériences sont différentes. Écrire, c’est vivre dans sa tête. Seul. Mais exister face aux lecteurs, c’est découvrir que ce qu’on croyait personnel est en réalité universel. Que les thèmes qu’on pensait intimes (l’enfance abîmée, le silence comme arme ou comme refuge, les cicatrices qu’on ne voit pas) résonnent en des inconnus qui pourtant n’ont rien vécu de semblable.
— CE QUE ÇA RÉVÈLE
C’est vertigineux, dans le bon sens du terme. Le thriller psychologique n’est pas un genre de divertissement. Cest un genre de reconnaissance. Les lecteurs de ce salon l’avaient compris sans qu’on le leur explique.
Ce qui revenait. Ce qui touchait
Les questions des visiteurs n’étaient pas celles que j’attendais. Pas de « c’est inspiré de quoi ? » ni de « combien de temps ça vous a pris ? ». Non. Les gens voulaient parler des thèmes. De l’enfance comme territoire fragile. Du silence des enfants qui souffrent et qu’on ne voit pas. De ces cicatrices invisibles que les adultes portent sans savoir d’où elles viennent.
Je les écoutais me parler et je me disais que c’est exactement pour ça qu’on écrit du noir. Pas pour effrayer. Pas pour choquer. Mais pour nommer ce qui n’a pas de nom. Pour mettre des mots sur ce que les gens ressentent confusément sans pouvoir l’articuler.
Il y a eu un moment particulier. Un lecteur qui connaissait déjà mon travail. Qui avait lu le tome 1 et qui attendait le tome 2. Qui avait des questions précises sur les personnages, la construction de la double temporalité, les choix narratifs. Ce genre de conversation-là, on ne peut pas la simuler. Elle ne s’invente pas. Elle dit que quelqu’un a vraiment lu, été touché et a continué à penser au roman après l’avoir refermé.
— CE QUE ÇA SIGNIFIE
C’est la mesure de ce qu’on cherche à faire quand on écrit. Pas être reconnue. Être lue. Vraiment lue.
Claude, son ami, et la voix comme don
Parmi les rencontres de cette journée, celle avec Claude et son ami restera particulière. Tous deux sont donneurs de voix bénévoles au sein de l’Association des Donneurs de Voix, une association qui réalise et gère des enregistrements d’ouvrages littéraires destinés à être prêtés gratuitement aux personnes empêchées de lire : aveugles, malvoyants, handicapés moteur. Les Bibliothèques Sonores sont reconnues d’utilité publique depuis 1977. Elle compte aujourd’hui plus de 106 bibliothèques sonores répartis sur tout le territoire, constituées et animées uniquement par des bénévoles.
Ce que ces personnes font, concrètement : pour un roman de 300 pages, un lecteur bénévole devra travailler 30 à 40 heures pour un enregistrement final de 10 à 12 heures. Des dizaines d’heures offertes pour que quelqu’un, qui ne peut pas tenir un livre entre ses mains, puisse tout de même voyager dedans.
— CE QU’ILS M’ONT APPRIS
Quand on écrit, on pense à ses lecteurs de façon abstraite. Cette rencontre m’a rappelé qu’il existe des gens qui consacrent leur temps, leur voix, leur patience à s’assurer que personne ne soit exclu du territoire des histoires. « Le bouquin que vous enregistrez, vous devez l’aimer, sinon le résultat risque d’être désastreux. » Une phrase qui dit tout, sur le bénévolat, sur la lecture, sur ce que transmettre une histoire exige vraiment.
Des organisateurs qui ont tout compris
Je vais dire quelque chose qui peut sembler anodin mais qui ne l’est pas du tout pour quiconque fréquente les salons du livre : les organisateurs du Festival Pour Lire étaient aux petits soins pour les auteurs.
Et ça, c’est rarissime.
Un repas avait été prévu ; un vrai repas, pensé pour tout le monde, y compris pour les végétariens et les personnes sans gluten. Les frais kilométriques étaient remboursés. Les questions trouvaient des réponses. Les demandes étaient entendues. On sentait derrière l’organisation une équipe qui avait réfléchi à ce que signifie accueillir un auteur, pas seulement comme un stand à remplir, mais comme quelqu’un qui a fait la route, qui a préparé sa journée, qui mérite qu’on prenne soin de lui en retour.
— CE QUE ÇA CHANGE
Un auteur bien accueilli, bien considéré, c’est un auteur disponible, présent, généreux avec les visiteurs. Tout le monde y gagne. C’est tellement évident que ça devrait être systématique. Saint-Quentin-Fallavier l’a compris.
Je suis rentrée avec des mots dans la tête, ceux des lecteurs, ceux des échanges, ceux de Claude et son ami. Avec la confirmation que ce qu’on écrit seule dans son coin finit par toucher des gens qu’on n’aurait jamais imaginé atteindre. Avec l’envie de continuer.
C’est ça, un bon salon. Pas un endroit où l’on vend simplement des livres. Un endroit où l’on se souvient pourquoi on en écrit.






