Ils ont choisi leurs noms avant de se choisir

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Mel Eskera

« Les Cherokees » vit dans ma tête d’autrice. Pas sur la page. C’est mon nom pour eux, celui que j’utilisais quand je parlais du roman à ceux qui m’entouraient, celui qui m’aidait à penser ce groupe-là comme une entité vivante, cohérente, dotée d’une identité propre. Il vient d’une vieille BD dénichée dans une bibliothèque d’enfant, dont je ne retrouve plus le titre exact. Blueberry, Lucky Luke, Buddy Longway… Ce flou me dérange et ne me dérange pas à la fois. Parce que ce qui compte, ce n’est pas l’origine précise du mot. C’est ce que ce nom dit. Ce qu’il dit sur ces six enfants-là. Ce qu’il dit sur ce que des êtres humains, même très jeunes, même très abîmés, font quand on leur retire tout : ils inventent. Ils créent. Ils nomment ce qui n’a pas encore de nom pour pouvoir continuer à exister.

Vous ne trouverez pas « les Cherokees » dans les pages du roman. Vous y trouverez le clan. Et si vous lisez les deux tomes jusqu’au bout, vous comprendrez pourquoi j’ai choisi de ne pas leur donner d’étiquette officielle. Certaines choses résistent mieux quand elles restent dans l’ombre.

Ce que les Cherokees ont que d’autres n’ont pas


Les Cherokees sont un peuple qui a résisté. L’un des derniers à avoir tenu face à la colonisation américaine. Un peuple déplacé de force, arraché à ses terres ancestrales, contraint de marcher vers l’exil dans ce qu’on a appelé la Piste des Larmes : des milliers de morts en chemin, des familles déchirées, des villages rasés. Une culture qu’on a tout fait pour effacer, en interdisant la langue, en brisant les rituels, en arrachant les enfants à leurs parents pour les placer dans des écoles « d’assimilation ». Et pourtant une identité qui a survécu, transmise de génération en génération, portée par ceux qui avaient décidé que l’oubli ne serait pas leur destin.

Ce parallèle-là, je ne l’ai pas choisi consciemment en écrivant. Il s’est imposé. Parce que les enfants du foyer de 1983 sont, eux aussi, des déplacés. Des êtres arrachés à leur famille, à leur histoire, à leurs repères. Des êtres à qui l’institution a décidé qu’il valait mieux être ailleurs. Qui ont été placés, classés, administrés, réduits à un numéro de dossier dans un système qui n’avait ni le temps ni les moyens de les voir vraiment. Et qui ont trouvé dans cet ailleurs hostile la seule chose qui leur restait : les uns les autres.

Ce qui me frappe, dans les études sur la psychologie de l’enfance en situation de placement, c’est la cohérence de ce mécanisme. Les travaux de Bessel van der Kolk sur le traumatisme montrent que les liens d’attachement horizontal — ceux que des individus traumatisés forment entre eux — sont souvent plus protecteurs que les liens verticaux avec les adultes, précisément parce que les adultes ont trop souvent trahi pour être vraiment investis. Les enfants placés développent une forme d’intelligence relationnelle spécifique : ils repèrent très vite qui peut être allié, qui ne le peut pas, qui survivra et comment. Ce n’est pas de la méfiance. C’est de l’adaptation. C’est exactement ce que font Pawlow, Ricky, P’tit Louis, Marilyn, Al et Cend dans le foyer du Salève.

La résilience collective ne se décrète pas dans un rapport institutionnel. Elle se construit dans les angles morts, dans les interstices que les adultes laissent sans surveillance. Dans une piscine vide au fond d’un parc. Dans une tanière creusée dans un talus près de la voie ferrée. Dans la forêt au-dessus du domaine où les règles sont les leurs. Ces espaces physiques deviennent des espaces psychologiques. Des endroits où l’institution n’entre pas. Où la dignité des enfants ne dépend d’aucun adulte. C’est ça, fondamentalement, ce que les Cherokees historiques ont fait pendant des décennies. Et c’est ça que ces six enfants font en 1983 dans un foyer que le système a oublié de surveiller.

Les noms qu’ils se sont inventés



Dans le roman, chaque enfant du clan porte un nom qu’il s’est choisi ou qu’on lui a attribué. Pas celui de l’état civil. Pas celui que le foyer utilise dans ses dossiers. Un nom à soi, forgé dans l’intimité du groupe, qui dit quelque chose d’essentiel sur qui on est ou sur qui on veut être. Ces noms-là m’ont pris du temps. Chacun devait sonner juste, porter quelque chose de vrai sur l’enfant, sans jamais être explicatif. Un bon nom de personnage n’explique pas. Il évoque.

Pawlow est le chef. Son nom vient d’une vieille BD de la bibliothèque du deuxième étage du manoir, un nom guerrier cherokee qu’il a piqué là et s’est approprié parce qu’il pensait toujours à tout. C’est lui qui compte les pas dans les sentiers la nuit, au cas où on leur crèverait les yeux pour les punir d’être sortis. « Tu comprends, P’tit Louis, si on ne voit plus rien, on pourra quand même compter nos pas pour savoir à quel moment il faut tourner dans les sentiers. » Cette phrase est dans le roman. Elle dit tout sur Pawlow. L’anticipation comme mode de survie. La précision comme armure. Et sous tout ça, une peur que le nom guerrier est censé tenir à distance.

Ricky est un clin d’œil discret à « Ça » de Stephen King, l’un de mes livres de chevet absolus pour comprendre ce que la terreur de l’enfance peut faire à un groupe d’enfants qui doivent s’en sortir ensemble. Le club des Ratés dans le roman de King, c’est exactement ça : des enfants qui font clan parce que le monde des adultes les a abandonnés à quelque chose d’indicible. Ricky, dans mon roman, est celui qui détend l’atmosphère, celui qui fait le guet parce qu’il est le seul à savoir siffler, celui qui plonge sur son lit comme un cascadeur en murmurant « on a encore assuré comme des dieux ». Il a cette légèreté-là, cette façon d’alléger ce qui pèse, qui est exactement ce dont le clan a besoin pour tenir sur la durée.

P’tit Louis. Officiellement, Martin. Le plus petit de la bande, huit ans à peine, qui s’agite sur sa chaise et traîne avec lui une douceur maladroite, comme s’il s’excusait d’être là. Le nom vient d’un fromage dont la publicité passait dans les années 80 et qui m’évoque quelque chose de doux, de rond, de tendre, quelque chose qu’on n’a pas envie d’abîmer. Cette tendresse-là, c’est P’tit Louis. Son regard perdu qui n’a pas toujours saisi ce qui se passe, mais qui reste là quand même, solidaire par nature, incapable de tourner le dos.

Marilyn . La belle rousse nouvellement arrivée dans le clan, avec sa frange en bataille et ses yeux remplis de questions. Un hommage à Marilyn Monroe, évidemment, pour donner une touche féminine et sensuelle à ce groupe de garçons. Mais aussi parce que Marilyn Monroe était quelqu’un que le monde regardait sans jamais vraiment voir. Marilyn du clan a dix ans, elle n’aime pas les histoires de fantômes, elle s’empourpre quand on lui propose quelque chose qui lui fait peur. Et pourtant, elle reste. Elle colle son épaule contre celle de Pawlow quand ça va trop loin. Elle pose les questions que les autres n’osent pas formuler.

Al. Pour Al Capone. Le plus âgé du clan, celui qui affiche une expression sévère quand les autres hésitent encore, les poings serrés et la mâchoire crispée sous la pression d’une colère sourde. Al n’est pas chef, Pawlow l’est, mais il est celui qu’on ne discute pas. Celui dont la présence dans un couloir suffit à faire reculer. Il porte ce nom comme une armure et comme une blague, parce que les enfants qui ont grandi dans les foyers savent que l’humour noir est une forme de résistance, que se choisir le nom d’un gangster quand on est un enfant placé sans défense, c’est reprendre un peu de pouvoir sur son propre récit.

Cend. Cendrillon. La belle qui reste inaperçue, que personne ne voit vraiment, et qui cache pourtant une personnalité fougueuse et attachante. Dans le roman, c’est elle qui dérobe le carnet du directeur. C’est elle qui le lit à voix haute devant le clan réuni. C’est elle qui ose là où les autres hésitent encore. Et c’est elle qui regarde Pawlow avec ce regard qu’elle espère que personne ne voit, ce regard que j’ai construit avec le même soin que tous les autres. Cendrillon qui n’attend pas le prince. Qui fait le travail elle-même, dans l’ombre, avec une discrétion que les adultes du foyer ont prise pour de la docilité.

Ces six noms, ces six enfants, ils se sont choisis mutuellement avant de se choisir un nom. Et le nom est venu après, comme une confirmation de ce qui existait déjà, comme un sceau sur quelque chose qui refusait de disparaître.

Ce que les colonies SNCF m’ont appris sur la loyauté des enfants


J’ai fait des colonies SNCF depuis l’âge de cinq ans jusqu’à mes quinze ans. Au minimum deux semaines, la plupart du temps un mois entier. Des enfants qui venaient de partout en France, rassemblés le temps d’un été, qui apprenaient à se connaître à une vitesse que les adultes ne comprennent pas toujours. Parce que les enfants n’ont pas le temps de faire semblant. Parce que quand on part de rien, sans ses repères, sans sa famille, sans son quartier, sans les codes habituels qui définissent qui on est, on va à l’essentiel très vite. On se choisit pour de vraies raisons.

Je n’ai jamais lié des amitiés aussi fortes que celles que j’ai trouvées en colonies. Des amitiés d’une densité rare, construites à toute vitesse parce qu’on savait qu’elles avaient une date de fin. Des promesses à la vie à la mort, qu’on se faisait en croyant dur comme fer que cette fois, c’est différent, qu’on ne s’oubliera jamais, que la distance ne changera rien. On avait dix ans, douze ans. On croyait tout ce qu’on disait. Et c’est peut-être pour ça que ça tenait si fort.

Départ sur les quais de gare

Et puis les au revoir, sur les quais des gares. C’est le moment que je n’arrive pas à oublier, et que vous ne trouverez nulle part dans le roman, mais qui l’irrigue entièrement. Les enfants partaient par groupe, selon où ils habitaient en France. On ne prenait pas tous le même train pour rentrer. Alors, il fallait se dire au revoir par vague, rester avec ceux qui habitaient près de chez soi, regarder partir les autres depuis le quai. On recouvrait nos bras d’écritures, de mots doux, de promesses, d’adresses gravées au stylo bille, pour ne rien oublier. Toute une vie inscrite sur la peau, parce qu’on n’avait pas d’autre support à portée de main, parce qu’on savait confusément que le papier se perd, mais surtout parce que ça ressemblait à un tatouage. Et un tatouage, c’est gravé à vie.

Une fois de retour à la maison, il était hors de question de se laver. Au grand dam des parents. On gardait ces mots sur soi le plus longtemps possible. On s’écrivait les premières semaines, des lettres maladroites et pleines de fautes, avec des petites choses glissées à l’intérieur, des dessins, des photos, des choses qu’on voulait que l’autre garde. Et puis, tout doucement, les envois s’espaçaient. Au bout de plusieurs mois, il n’y avait plus rien. Parce que la vie avait rattrapé tout le monde. La famille, la maison, les amis de l’école, les devoirs, le quotidien. La vie ordinaire et rassurante qui recapture tout ce qu’on lui avait soustrait le temps d’un été.

Pawlow, Ricky et P’tit Louis se connaissent depuis longtemps. Ils ont eu le temps de construire leur loyauté, de la tester, de la consolider dans des dizaines de petites épreuves quotidiennes. Marilyn, Al et Cend, eux, n’arrivent dans le clan que pour quelques mois. Et pourtant, une amitié indéfectible les lie tous les six, aussi intense que si elle avait toujours existé. Parce que ce qu’ils traversent ensemble compresse le temps. Parce que partager un danger, un secret, une peur, ça crée des liens que des années d’amitié ordinaire ne créent pas.

La durée ne fait pas la profondeur. Ce que vous traversez ensemble fait la profondeur.

La loyauté comme seule loi


Si le clan n’a qu’une seule valeur fondatrice, c’est celle-là. Pas la force. Pas l’intelligence. La loyauté absolue entre membres. On ne trahit pas. On ne parle pas. On ne laisse personne derrière.

Dans les foyers des années 80, la loyauté était une denrée rare et précieuse précisément parce que tout le reste était provisoire. Les adultes changeaient. Les éducateurs étaient remplacés. Les enfants arrivaient et repartaient au gré des décisions administratives que personne ne leur expliquait. Tout était susceptible de disparaître du jour au lendemain. Dans ce contexte d’instabilité permanente, choisir quelqu’un, décider que cette personne-là, on ne l’abandonne pas, quoi qu’il arrive, quoi qu’on lui fasse subir, c’est un acte révolutionnaire. C’est peut-être l’acte le plus subversif qu’un enfant placé puisse accomplir dans un système conçu pour le rendre interchangeable, anonyme, administrable.

La loyauté du clan n’est pas sentimentale. Elle n’est pas du domaine du sentiment au sens où on l’entend habituellement. Elle est stratégique. Elle est structurelle. Elle est survie. Tenir seul, dans un foyer comme celui des Enfants du Salève, dans un environnement où certains adultes abusent de leur autorité et où les autres feignent de ne pas voir, c’est presque impossible. C’est ensemble qu’on résiste. C’est ensemble qu’on garde un espace à soi, dans la tanière creusée dans le talus au bout du parc près de la voie ferrée, dans la piscine fantôme que les adultes ont oubliée, dans la forêt au-dessus du domaine où leurs propres lois s’appliquent.

Ce que j’ai appris en construisant ces personnages, c’est que les groupes qui résistent dans les conditions les plus hostiles ne résistent pas grâce à des valeurs abstraites. Ils résistent grâce à des pratiques concrètes. Des habitudes. Des rituels. Des façons de se retrouver, de se reconnaître, de s’appartenir mutuellement sans avoir besoin de le dire. Pawlow compte les pas dans les sentiers pour que le clan ne se perde pas si on leur crève les yeux. Ricky sait siffler pour donner l’alerte. P’tit Louis reste, même quand il n’a pas tout compris. Marylin pose les questions difficiles. Al tient la colère à distance de ceux qui pourraient craquer. Cend prend les risques que les autres n’osent pas prendre.

Six fonctions. Six enfants. Un seul clan.

La psychologie du groupe nous apprend que la cohésion sociale la plus forte se forme non pas dans le bonheur partagé, mais dans l’adversité traversée ensemble. C’est ce lien tissé dans l’épreuve que les psychologues nomment le traumatisme en partage, ce lien tissé dans l’épreuve qui résiste à tout précisément parce qu’il a déjà tout résisté. Ces six enfants ont ce lien-là. Même ceux qui n’arrivent que pour quelques mois. Peut-être surtout ceux-là, justement parce qu’ils savent que leur temps est compté et que chaque jour passé ensemble a une valeur que les autres ne peuvent pas comprendre.

Ce qu’un nom fait à une histoire


Il y a une question que je me pose souvent, et que cet article est l’occasion de formuler pour la première fois publiquement : est-ce que donner un nom à un groupe d’enfants qui ne se nomme pas lui-même dans le roman, c’est trahir quelque chose ?

La réponse que j’ai trouvée est non. Mais pas pour les raisons évidentes.

Donner un nom, c’est affirmer que ce groupe existe. Que cette alliance de six enfants blessés, construite dans l’ombre d’un foyer que personne ne regardait, mérite d’être reconnue comme une entité réelle, dotée d’une histoire, d’une logique, d’une valeur. Les appeler « les Cherokees » dans ma tête d’autrice, c’est leur accorder une dignité narrative que le système leur avait refusée. C’est dire : vous n’étiez pas que des numéros de dossier dans l’armoire de l’intendance. Vous aviez un nom, même si vous ne le saviez pas vous-mêmes.

La littérature fait ça, fondamentalement. Elle nomme ce qui n’a pas de nom. Elle donne une forme à ce qui résiste à la forme. Elle crée une reconnaissance là où il n’y avait que de l’invisible. C’est la raison pour laquelle j’écris des thrillers psychologiques plutôt que des essais ou des documentaires. Parce que la fiction peut aller là où les archives s’arrêtent. Parce qu’elle peut restituer l’intérieur d’une expérience, pas seulement sa surface documentaire. Parce qu’un lecteur qui referme un roman avec quelque chose qui lui pèse dans la poitrine a compris quelque chose que mille rapports officiels n’auraient pas pu lui transmettre.

Dans Les Enfants du Salève, le clan existe avant d’être nommé, même dans ma tête. Il existe dans les regards échangés, dans les silences complices, dans la façon dont certains enfants se placent instinctivement entre les autres et le danger. Il existe dans la piscine fantôme. Dans la forêt. Dans les bâtiments du fond du parc que les adultes ont oublié de surveiller. Il existe parce que six enfants ont décidé, sans le formuler, que leur survie passait par leur solidarité.

Si ce sujet vous touche, vous pouvez aussi lire l’article sur les lieux réels du roman et l’article sur ce que cinq ans d’écriture font vraiment pour comprendre d’où vient ce roman, dans quelle chair il a été écrit.

Au bout du compte, un clan sans nom officiel est peut-être plus puissant qu’un clan affiché. Parce qu’on ne peut pas confisquer ce qui n’a pas d’étiquette sur un dossier administratif. Parce que la loyauté qui se tait résiste mieux à ceux qui voudraient la briser. Parce que ce qu’on n’a jamais eu le droit de nommer, on finit par le garder plus précieusement que tout le reste.

Les Cherokees existent dans mes notes, dans mes conversations, dans les fichiers de travail qui ont accompagné cinq ans d’écriture. Mais sur la page, ils sont juste « le clan ». Et quelque part, c’est juste.

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