Vous connaissez peut-être le Salève comme les Genevois le voient chaque matin depuis leur fenêtre : une barre de calcaire qui découpe l’horizon, rassurante, familière, presque banale. Vous ne le connaissez pas encore comme je l’ai écrit. Voici les lieux qui ont donné naissance aux Enfants du Salève, et ce qu’ils cachent, une fois qu’on sait regarder.
Il y a des endroits qui appellent les histoires sombres. Pas parce qu’ils sont laids. Mais justement parce qu’ils sont beaux, paisibles ou oubliés. Le Salève est de ceux-là. À deux pas de Genève, à quelques kilomètres d’Annemasse, cette montagne-là ne ressemble à aucune autre. Elle ne cherche pas à impressionner. Elle se contente d’être là, massive, ancienne, chargée de ce qu’on a voulu y enfouir.
Pendant cinq ans, j’ai arpenté ces chemins, ces parcs, ces grilles rouillées. Ce que vous allez lire, c’est le roman vu de l’intérieur. La fiction et le réel, côte à côte. À vous de décider où commence l’un et où finit l’autre.
Le Domaine de Bois-Salève
AU PAS-DE-L’ÉCHELLE, ÉTREMBIÈRES
Derrière une haute grille en fer forgé, un parc. Des arbres centenaires. Une demeure imposante que les locaux connaissent sans vraiment la connaître. C’est ici que tout commence.

— CE QUE L’HISTOIRE RETIENT
Bois-Salève a une histoire longue et stratifiée. D’abord pensionnat des Fidèles Compagnes de Jésus, le domaine ferme ses portes en 1901 quand les lois anticléricales chassent les religieuses de France. Inutilisé pendant quinze ans, il devient entre 1917 et 1919 un hôpital financé par le gouvernement de Nouvelle-Zélande, sous l’égide de la Croix-Rouge britannique, d’où le nom de la rue qui longe encore aujourd’hui le domaine : rue des Néo-Zélandais. Puis vient la SNCF, qui en fait un lieu d’accueil pour les enfants de cheminots en difficulté, Les Orphelins du Rail, jusqu’en 2003, date de fermeture définitive. L’un des réfectoires était décoré d’une fresque réalisée par Henri Vincenot, lui-même cheminot avant de devenir l’auteur de La Billebaude.
« DANS LE ROMAN »
Ce domaine devient le foyer de la DDASS où le Clan des Cherokees grandit en 1983. Les murs restent les mêmes. Ce qui change, c’est ce qu’on y fait subir aux enfants, et le silence épais qui s’est déposé sur tout ça, comme une couche de calcaire.
Ce qui frappe, quand on pousse la grille, c’est l’écart entre la beauté du parc et ce qu’on imagine s’y être passé. C’est exactement cet écart-là que j’ai voulu écrire.
La Haute grille
L’ENTRÉE DU DOMAINE
Elle est encore là. Massive, noire, définitive. Une grille comme on n’en pose plus, du temps où les institutions voulaient dire quelque chose sur l’enfermement sans avoir à prononcer le mot.

« DANS LE ROMAN »
Cette grille est le premier personnage que les enfants voient en arrivant. Elle claque derrière eux. Elle ne les regarde pas partir. C’est une frontière entre deux mondes : celui du dehors, que certains ont déjà oublié, et celui du dedans, dans lequel ils vont apprendre à survivre.
Les locaux passent devant sans s’arrêter. Mais si vous venez un soir de novembre, quand la brume remonte de la plaine genevoise et que les arbres du parc disparaissent dans le gris, vous comprendrez pourquoi j’ai mis des années à écrire ce que j’ai vu.
Les Bâtiments du fond du parc
LA MAISON DU JARDINIER ET SES SECRETS
Au fond du parc, à l’écart de la grande demeure, des bâtiments plus modestes que l’histoire officielle mentionne à peine. Dans le roman, l’un d’eux est la maison du jardinier. Dans la réalité, personne ne sait exactement ce qu’on y faisait.


— CE QUE L’HISTOIRE RETIENT
Le domaine de Bois-Salève était vaste, avec une pouponnière, des dortoirs séparés, des réfectoires, des espaces distincts pour les différents âges, les différents besoins, les différentes histoires à faire taire.
« DANS LE ROMAN »
L’un de ces bâtiments, j’en ai fait la maison de l’homme à tout faire du manoir, et, en 2020, celle du jardinier. Deux hommes bons. Deux présences rassurantes dans un endroit qui en manquait cruellement. C’est peut-être la chose la plus réaliste du roman : le mal n’occupait pas tout l’espace. Il laissait des interstices. Et c’est souvent dans ces interstices-là que les enfants survivaient.
La Piscine vide
LE PUITS À SOUHAITS
Il n’y a rien de plus éloquent qu’un contenant sans contenu. Un lit sans draps. Une assiette sans nourriture. Une piscine sans eau.

« DANS LE ROMAN »
La piscine vide du domaine est le lieu où les enfants se retrouvent en secret. Un espace hors-sol, hors-règle, hors-regard des adultes. Le béton fissuré, les herbes qui poussent dans les angles, l’écho de leurs voix quand ils parlent à voix basse… C’est là que le Clan des Cherokees existe vraiment, dans cet espace que personne ne surveille parce que personne ne sait qu’il vaut quelque chose.
Une piscine vide, c’est une promesse non tenue. C’est exactement ce que ces enfants-là connaissent le mieux.
Les Rails en contrebas
LA LIGNE BELLEGARDE–ANNEMASSE
En contrebas du domaine, on entend parfois passer les trains. Cette ligne-là a une histoire que peu de gens connaissent, et qui donne au lieu une ironie cruelle que je n’ai pas inventée.

— CE QUE L’HISTOIRE RETIENT
La ligne de chemin de fer qui longe le domaine est celle inaugurée en 1880 par la Compagnie PLM, reliant Bellegarde à Annemasse. La coïncidence n’en est pas une : dès 1877, le ministère des Travaux publics notait dans ses courriers que le domaine en construction à Étrembières « donnera à lui seul plus de trafic que les communes environnantes ». La gare et le domaine sont nés ensemble. Plus tard, quand la SNCF hérita du PLM, elle transforma Bois-Salève en institution pour les enfants de cheminots en difficulté. Les orphelins du rail grandissaient donc au son des trains qui passaient. Les trains de leurs pères morts, absents ou défaillants.
« DANS LE ROMAN »
Les rails sont une frontière mentale autant que physique. De l’autre côté, le monde. Celui qu’on peut atteindre si on court assez vite. Celui que certains enfants n’atteindront jamais. Le bruit du train dans la nuit, c’est le rappel régulier qu’il existe quelque chose au-delà des grilles, et qu’on n’y a pas accès.
Les Forêts et les sentiers
LE SALÈVE SAUVAGE
Au-dessus du domaine, la forêt. Des sentiers que les randonneurs empruntent le week-end, bâtons télescopiques et chaussures de trail. Ils ne savent pas ce qu’ils foulent.

« DANS LE ROMAN »
Pour les enfants du Clan, la forêt est le seul espace de liberté absolue. Ils y ont leurs codes, leurs territoires, leurs rituels à l’abri des adultes. Le Salève sauvage — pas celui du téléphérique et des familles en promenade, mais celui des sous-bois calcaires, des roches qui suintent, des brouillards qui s’accrochent aux hêtres. Ce Salève-là est leur complice. Il garde leurs secrets. Il ne parle pas.
La montagne comme refuge. La nature comme seule institution qui ne trahit jamais. C’est un thème qui traverse les deux tomes, discret, constant, comme le bruit de fond d’une respiration.
Vous pouvez faire le chemin. Prendre la route depuis Annemasse, passer Étrembières, longer les rails. Chercher la grille. Écouter ce que le parc ne dit pas à voix haute. Le Salève est patient, il attend que vous sachiez regarder. Ce que vous verrez ne ressemblera pas exactement au roman. La réalité ne ressemble jamais exactement à la fiction. Mais si vous revenez à la maison avec quelque chose qui pèse un peu plus lourd qu’en partant, alors vous aurez compris pourquoi j’ai mis cinq ans à écrire cela.






