Il y a une question qu’on ne m’a jamais posée directement, mais que je lis dans les yeux des gens quand je leur raconte mon parcours. « Vous avez passé des années à ranger les livres des autres. Comment vous êtes-vous retrouvée à écrire les vôtres ? »
Comme si les deux choses s’excluaient. Comme si conseiller et créer occupaient des territoires étanches, séparés par une frontière qu’on ne franchit qu’avec une autorisation spéciale.
La vérité est plus étrange que ça. Plus inconfortable, aussi.
Je n’ai pas glissé de libraire à autrice comme on monte en grade. J’ai tenu les deux identités simultanément pendant des années, sans qu’elles se parlent vraiment, sans que l’une nourrisse l’autre de façon consciente. Et c’est seulement aujourd’hui, assise de l’autre côté d’une table de dédicaces avec mes deux tomes des « Enfants du Salève » devant moi, que je commence à voir ce que ces neuf années passées à la Fnac ont réellement fabriqué en moi.
Pas une libraire reconvertie. Une autrice qui a eu la chance de passer des années à observer, à trier, à comprendre ce qui fait qu’un livre traverse les gens et ce qui fait qu’il reste sur une étagère. Ce que je vais vous raconter n’est pas une l’histoire d’une success story. C’est l’itinéraire sincère d’un voyage entrepris sans carte ni boussole.
L’école du regard. Ce que la Fnac m’a vraiment appris
Entre 2001 et 2009, j’étais libraire à la Fnac. Ce n’était pas n’importe quelle forme de librairie. À cette époque, tenir un rayon à la Fnac, c’était gérer un espace éditorial à part entière ! On rencontrait les représentants des maisons d’édition. On décidait de ce qu’on mettait en avant : un auteur, une collection, un thème. On pouvait créer les univers que l’on souhaitait, construire un coup de coeur collectif autour d’un titre, imaginer une mise en scène qui donnait envie. Cette liberté était réelle, et elle était précieuse.
Elle m’a permis d’observer les lecteurs et de forger ma plus grande leçon d’écriture en thriller psychologique. Car j’ai vu des milliers de gens ouvrir un livre. Pas le lire. L’ouvrir, tourner la première page, balayer quelques lignes, feuilleter. Et décider s’ils allaient l’acheter ou tout simplement le reposer. Cette décision ne prend que quelques secondes. Elle ne se base pas sur la quatrième de couverture, pas sur le nom de l’auteur, pas sur le bandeau rouge qui promet la révélation de l’année. Elle se base sur quelque chose d’autre, quelque chose de plus viscéral : est-ce que cette voix me happe ou est-ce qu’elle me laisse dehors ?
— CE QUE ÇA SIGNIFIE CONCRÈTEMENT
J’écris mes incipit en sachant ça. Chaque premier paragraphe de chaque chapitre des « Enfants du Salève » a été travaillé comme un sas d’entrée. Je veux que vous soyez dedans avant d’avoir décidé d’y aller. C’est un mécanisme de tension narrative que j’ai compris non pas en lisant des manuels d’écriture créative, mais en regardant des inconnus feuilleter des romans.
J’ai aussi appris quelque chose de plus précis sur les lecteurs de thriller psychologique.
Ce que le lecteur cherche, ce n’est pas ce que l’on croit. Ce n’est pas l’action. Ce n’est pas le sang.
C’est la tension. L’attachement aux personnages. L’impossibilité de poser le livre parce qu’on a besoin de savoir, non pas ce qui s’est passé, mais pourquoi. Pourquoi cette personne a-t-elle fait ces choix-là ? Pourquoi le silence a-t-il duré si longtemps ? Pourquoi les adultes, censés protéger, ont-ils regardé ailleurs ?
Ces lecteurs-là, je les ai servis pendant neuf ans. Je connais leur faim. J’essaie de la nourrir à chaque chapitre, dans chaque temporalité que j’entrelace entre 2020 et 1983.
Les auteurs que j’ai accueillis. La leçon silencieuse
Il y a une scène que j’ai vécue des dizaines de fois et dont je n’ai jamais vraiment parlé. Un auteur arrive en dédicace. On lui installe sa table. On pose ses livres. Les lecteurs commencent à s’approcher. Et moi, j’observe de loin, avec cette attention particulière qu’on porte aux choses qu’on ne comprend pas encore tout à fait.
Ces auteurs m’intimidaient. Pas parce qu’ils étaient distants ou arrogants. Parce qu’ils incarnaient quelque chose que je n’osais pas encore nommer en moi. Ils avaient fait ce que je n’avais pas encore fait. Ils avaient traversé la frontière. Ils étaient AUTEURS.
J’en ai vu de deux types. Les premiers étaient pleinement présents dans la rencontre. Disponibles, attentifs, capables de parler de leur travail avec une simplicité qui désarmait les lecteurs les plus intimidés. Ils écoutaient vraiment. Ils répondaient avec précision. Ils ne regardaient pas leur téléphone entre deux signatures. Les seconds étaient physiquement là et mentalement ailleurs. Fatigués du circuit, saturés de la répétition, présents par obligation. On le sentait à la façon dont ils dédicaçaient : vite, proprement, sans s’attarder.
— « LA PROMESSE TENUE »
J’ai observé les deux. Et j’ai décidé, très tôt, avant même d’avoir quoi que ce soit à signer, que si un jour j’étais de ce côté de la table, je serais du premier type. Pas par idéalisme. Par respect pour ce que ça représente, pour quelqu’un, d’approcher un auteur avec son propre livre entre les mains. Ce geste n’est pas anodin. Il y a une vulnérabilité dedans.
Dimanche, à Saint-Quentin-Fallavier, j’ai pensé à cette décision prise des années plus tôt. Aux lecteurs qui voulaient parler du silence, de l’enfance abîmée, des cicatrices invisibles que personne ne voit parce qu’elles ne saignent pas à l’extérieur. Ces thèmes que j’explore dans les deux tomes des « Enfants du Salève » ne sont pas des thèmes de confort. Ils remuent quelque chose. Et les gens qui s’approchent de la table avec ces livres viennent souvent avec une part d’eux-mêmes qui cherche à être nommée. Je prends ça au sérieux. Je l’ai toujours pris au sérieux.
Ce que la librairie ne pouvait pas m’apprendre. Ce que l’écriture a dû faire seule
Il y a une limite à ce que l’observation peut vous donner.
J’ai passé neuf ans à comprendre les livres des autres. À les défendre, à les conseiller, à les mettre entre les mains des bonnes personnes. Mais aucune de ces années ne m’a préparée à l’acte d’écriture lui-même. À la solitude particulière de construire un monde depuis rien. À l’étrangeté de vivre avec des personnages pendant des années, de les entendre penser, de savoir ce qu’ils ressentent avant même d’avoir trouvé les mots pour le dire.
« Les Enfants du Salève » m’ont pris cinq ans. D’abord pour moi, sans aucune intention de publication. Je n’écrivais pas pour être publiée. J’écrivais parce que l’histoire du Clan des Cherokees, ces enfants de 1983 dans un foyer de la DDASS au Salève, refusait de me laisser tranquille. Il y a des histoires comme ça. Elles ne vous demandent pas la permission. Elles s’installent et elles attendent que vous ayez le courage de les regarder en face. C’est fou à dire (en l’occurrence à écrire), mais c’est la stricte vérité. Ça s’est passé comme ça.
Le Salève, cette montagne qui domine Annemasse, n’est pas un décor dans mon roman. C’est un personnage. Il porte quelque chose, une présence géologique, une impassibilité face à ce que les humains font aux enfants. L’ancien orphelinat de guerre avec sa piscine vide. Les lieux réels que j’ai intégrés dans la fiction parce que la réalité a une texture que l’invention pure ne peut pas toujours reproduire.
— « DANS LE ROMAN »
Ce qui m’a le plus surprise, en commençant à écrire sérieusement, c’est à quel point la double temporalité était exigeante. Entretenir deux époques simultanément, 2020 avec la disparition du petit Tom à Annecy, et 1983 avec les enfants du foyer, sans que l’une écrase l’autre, sans que le lecteur se perde dans le passage, c’est un travail de tension narrative constant. Chaque chapitre est une décision. Où suis-je dans le temps ? Qu’est-ce que cette époque sait que l’autre ignore encore ? Comment l’une contamine l’autre sans le dire explicitement ?
Stephen King m’a appris l’atmosphère. Pas la technique, l’atmosphère. Cette façon de rendre un lieu aussi présent qu’un personnage, de faire monter une menace qui n’est pas encore visible, de faire trembler le quotidien.
Tatiana de Rosnay m’a appris quelque chose de différent : la précision psychologique dans l’ordinaire. La façon dont les silences familiaux pèsent plus que les cris. La façon dont le passé n’est jamais vraiment derrière nous, il est juste dans une autre pièce, la porte entrebâillée. Ou derrière un placard.
Aucun de ces apprentissages ne vient de la librairie. Ils viennent des heures passées à écrire, à rater, à recommencer, à chercher la juste distance avec des personnages qui m’échappent dès que j’essaie de les contrôler.
Ce que le modèle économique ne dit pas à voix haute
Il y a un revers à tout ce que je viens de décrire sur la Fnac, et il serait malhonnête de l’esquiver.
Mon départ de cette enseigne a été motivé par une réalité brutale. Travailler tous les samedis et certains dimanches pour un salaire frôlant le smic, malgré un Bac+4, devenait insoutenable avec le temps. Après neuf ans, mon ancienneté ne pesait que quarante euros de plus sur ma fiche de paie… On abuse souvent de la passion des libraires pour justifier une précarité financière, mais l’amour des livres ne paie pas les factures.
Le point de rupture est apparu lorsqu’on nous a imposé des objectifs purement comptables et économiques : vendre 2,5 livres par client. Et ce, afin d’obtenir une prime dérisoire sur notre salaire (de l’ordre de 25€). Transformer la littérature en une simple statistique de rentabilité a tué le partage et l’émotion que je plaçais au cœur de mon métier.
Au-delà de mon propre dégoût face à ces quotas, je devais composer avec une autre frustration, structurelle celle-là : l’impossibilité de donner une chance aux livres qui sortaient du moule économique imposé.
La Fnac travaille avec une marge libraire de 40%. Pour les grandes maisons d’édition, ça fonctionne. Pour les petites structures, c’est souvent impossible à absorber. Résultat : certains auteurs, certaines collections, certains éditeurs n’existent tout simplement pas dans les rayons. Pas parce qu’ils ne le méritent pas. Mais parce que le modèle économique ne le permet pas. J’ai vu des livres remarquables disparaître dans cette zone d’ombre structurelle, sans que personne ne lève la main pour le dire clairement. Et même si, en tant que libraire, je souhaitais le référencer dans mes rayons, je ne le pouvais pas.
— CE QUE J’EN RETIENS
Mon tome 1, publié aux éditions Maïa, n’a jamais pu être référencé à la Fnac (malgré ce que cette maison d’édition a bien cherché à me faire croire pendant des mois, cf. l’article L’arnaque Maïa). Maïa faisait partie de ces structures trop petites pour le modèle. Ça, je le savais depuis mes années en rayon. Je le savais avant même d’avoir publié quoi que ce soit. Mais je n’ai pas trouvé ça moins douloureux pour autant.
Depuis, je suis en autoédition chez BoD. Les choses ont changé. Grâce à cette plateforme, les deux tomes des « Enfants du Salève » sont référencés sur Fnac.com, et ils sont présents dans les rayons des Fnac de Nantes et de Sallanches.
Il m’a fallu reprendre mes droits, quitter une maison d’édition, recommencer autrement, pour atteindre une visibilité que le circuit classique m’avait refusée. Je ne dis pas ça avec amertume. Je le dis parce que c’est une réalité que les auteurs en début de parcours doivent comprendre : le système de distribution est une mécanique avec ses propres règles, indépendantes de la qualité de ce qu’on écrit.
L’autoédition. Ce que personne ne vous dit avant
Le tome 1 des « Enfants du Salève » a d’abord été publié aux éditions Maïa. J’ai repris mes droits.
Ce n’est pas une décision anodine. C’est une rupture, une remise en question de tout ce qu’on croit savoir sur ce que signifie être publiée.
Dans l’imaginaire collectif, être publié par une maison d’édition, c’est la validation. Le tampon. La preuve qu’on existe vraiment dans le paysage littéraire. L’autoédition, c’est autre chose. C’est souvent perçu comme un pis-aller, une solution pour ceux qui n’ont pas réussi à convaincre les professionnels. Cette perception est fausse, et elle est nuisible.
Ce que l’autoédition m’a donné que la maison d’édition ne m’avait pas donné : le contrôle. Le contrôle sur la couverture, sur le rythme de publication, sur la gestion des droits, sur la façon dont mes livres circulent. Avec BoD, les deux tomes sont disponibles en librairie sur commande, en ligne, et accessibles à la Fnac. Ce que la structure Maïa m’avait rendu impossible.
— CE QUE L’AUTOÉDITION M’A PRIS
Quand vous êtes en autoédition, vous êtes l’autrice, l’attachée de presse, la responsable marketing, la chargée de communication, la comptable. Vous organisez vos propres séances de dédicaces. Vous contactez les médiathèques, les librairies, les festivals. Vous gérez votre présence en ligne. Vous écrivez des articles de blog. Vous pensez au référencement, à la régularité de publication, à ce que Google voit ou ne voit pas quand il passe sur votre site.
Vous portez tout et vous en êtes seul responsable.
Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête. En 2026, avoir un site n’est pas suffisant. Publier un article de temps en temps n’est pas suffisant. Les algorithmes de recherche sont devenus des juges. Ils évaluent la régularité, la cohérence, la profondeur de ce qu’on publie. Ils cherchent une voix reconnaissable, une expertise vérifiable, quelque chose qu’un robot ne pourrait pas écrire à votre place.
Pour moi, autrice qui vient de neuf ans de librairie, qui enseigne aujourd’hui auprès d’élèves en situation de handicap, qui joue de la basse et chante dans un groupe, qui a mis cinq ans à écrire une saga sur l’enfance maltraitée, cela signifie une chose simple : ce que j’ai à dire, personne d’autre ne peut le dire à ma place. C’est à la fois la contrainte et la liberté.
De l’autre côté de la table. Ce que ça fait, vraiment
La première fois que je me suis retrouvée assise derrière une table de dédicaces, mes livres devant moi, j’ai compris immédiatement que quelque chose avait basculé. Pas progressivement. Immédiatement.
C’est à la fois familier et totalement étranger. Familier parce que j’avais vu cette scène des centaines de fois, parce que je connaissais le protocole, parce que j’avais installé ces tables, ajusté ces éclairages, organisé ces files. Étranger parce que cette fois, c’était mon livre. Mes personnages. Mon Salève. Mes enfants du foyer de 1983, le Clan des Cherokees avec leurs codes, leurs solidarités, leur façon de survivre à la perversité de certains adultes en construisant quelque chose entre eux. Tout ce que j’avais gardé en moi pendant des années, puis écrit seule, puis tenu dans mes mains avec une incrédulité qui ne s’est pas tout à fait dissipée.
Les gens qui s’approchaient ne savaient pas que j’avais passé des années à ranger des livres comme le leur. Ils voyaient une autrice. Et moi, pour la première fois, je commençais à me voir comme ça aussi. Pas à cause d’eux. Grâce à l’acte d’écriture lui-même, qui m’avait obligée à tenir une position, à prendre des décisions narratives, à assumer une vision. Être autrice n’est pas un titre. C’est une façon d’habiter le monde. On ne l’obtient pas en publiant. On l’obtient en acceptant de voir ce qu’on voit et de le dire avec précision.
— MON PETIT + POUR LES SÉANCES DE DÉDICACES
Je propose des lectures musicales. Le premier chapitre du tome 1, lu avec un accompagnement de guitare acoustique. C’est une idée née de l’évidence : je suis bassiste dans un groupe, mon mari est guitariste. La musique fait partie de ma façon de penser le rythme, la tension, le silence. Un texte lu à voix haute avec un accompagnement instrumental, c’est une autre façon d’entrer dans une histoire. Plus physique. Plus immédiate. Et extrêmement immersive.
La boucle
Libraire, on vend les histoires des autres. Autrice, on offre la sienne. Ces deux métiers sont différents dans presque tout ce qui les constitue. Mais ils partagent une conviction fondamentale que j’ai mise des années à formuler clairement : les livres ne sont pas des objets. Ce sont des espaces. Des endroits où les gens entrent pour en ressortir différents, parfois légèrement, parfois de façon irréversible.
Mon travail, des deux côtés de la table, a toujours été le même : aider les gens à trouver l’espace qui leur appartient. L’espace où quelque chose de ce qu’ils portent en eux est enfin nommé. Reconnu. Moins seul.
« Les Enfants du Salève » parlent de ça. De ce qu’on porte sans le savoir. De ce qu’on tait parce que personne ne nous a jamais dit qu’on avait le droit de le dire. De ces cicatrices invisibles de l’enfance qui continuent de façonner les adultes que nous devenons, longtemps après que les faits sont terminés.
La boucle est bouclée, dit-on. Mais une boucle n’est pas une fin. C’est une figure qui revient sur elle-même pour aller plus loin. Ce que j’ai appris en librairie continue d’écrire à travers moi. Ce que j’écris continue de transformer la façon dont je lis les livres des autres. Les deux mouvements ne s’arrêtent pas.
Au bout du compte, chaque livre qu’on referme nous laisse avec quelque chose qu’on n’avait pas en l’ouvrant. Ce quelque chose n’appartient plus à l’auteure. Il vous appartient. La question n’est pas de savoir si vous êtes prêt à le recevoir. La question est de savoir si vous êtes prêt à reconnaître ce que vous faites avec.






