Savez-vous combien d’enfants placés en France sont victimes de violences ? Pas des chiffres hypothétiques. Des chiffres documentés, officiels, votés en commission parlementaire. Ces chiffres ne datent pas des années 80. Ils datent de maintenant. Alors imaginez ce que c’était quand personne ne regardait.
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des enfants placés présente des troubles psychiques (rapport HAS 2025)
15 000
mineurs confiés à l’État victimes de prostitution (commission parlementaire 2025)
Quand les murs des foyers de la DDASS n’avaient pas de caméras, quand un enfant de huit ans qui se plaignait était aussitôt recadré plutôt qu’écouté, quand l’institution était son seul filet de sécurité, et que l’institution elle-même était le danger…
C’est là que commence Les Enfants du Salève. Pas dans un bureau, pas dans une salle d’audience. Dans un foyer. En 1983. Dans le silence que personne n’a rompu pendant des décennies.
Ce que j’ai cherché dans les archives. Et ce que les archives ne contiennent pas
Quand j’ai commencé à me documenter pour décrire les foyers de la DDASS des années 80, afin d’écrire « Les Enfants du Salève », je n’imaginais pas ce que j’allais trouver. Ou plutôt, je n’imaginais pas l’ampleur de ce qui était connu, documenté, et que personne n’avait voulu voir.
Entre 1963 et 1982, plus de 2 150 enfants originaires de l’île de La Réunion ont été transférés de force vers des départements métropolitains, sous l’impulsion de Michel Debré, avec la complicité directe des DDASS. On promettait aux parents un avenir radieux pour leurs enfants. En réalité, beaucoup ont fini comme main-d’oeuvre dans des fermes isolées. Leurs identités gommées, leurs familles brisées. Et des traumatismes d’enfance transmis aux générations suivantes. Ce scandale d’État n’a été médiatisé que dans les années 2000. Trente ans après.
Trente ans pendant lesquels ces enfants ont porté leurs cicatrices invisibles seuls.
Les archives officielles donnent des faits, des dates, des décrets, des procédures administratives. Elles ne donnent pas ce que ça fait la nuit, à 8 ans, dans un dortoir loin de tout ce qu’on connaît. Pour ça, j’ai cherché ailleurs. Dans les forums en ligne où des adultes, aujourd’hui la cinquantaine, racontent avec des mots simples ce que les rapports officiels n’ont jamais su consigner. Dans des témoignages épars, glanés au fil des mois, qui disent tous la même chose avec des variations infinies sur l’emprise psychologique des institutions sur les enfants. Et dans mon entourage proche, sans entrer dans les détails, parce que ce n’est pas mon histoire et que je n’ai pas à la raconter ici.
— CE QUE TOUTES CES SOURCES CONVERGENT À DIRE
Une réalité que les années 80 ont perfectionnée : le silence imposé aux enfants. Pas le silence naturel, pas la timidité, pas la pudeur. Le silence systémique. Celui qui se transmet de chambre en chambre comme une règle de survie que personne n’a besoin d’énoncer parce que tout le monde la comprend avant même d’avoir les mots pour la nommer.
Je suis enseignante spécialisée. Ce n’est pas un hasard. Quelque chose dans mon rapport à l’enfance en difficulté précède le roman, l’a nourri, continue de l’alimenter. Je travaille chaque jour avec des enfants que le système a blessés d’une façon ou d’une autre. Je connais la différence entre un enfant qui ne sait pas et un enfant qui sait mais ne dit pas. Cette différence-là, je l’ai mise dans chaque page des deux tomes.
La fabrique du silence. Comment un système apprend aux enfants à se taire
Ce silence-là n’est pas naturel. Il se construit. Il s’organise. Il se perpétue avec une efficacité que les sociologues de l’enfance maltraitée ont bien documentée, et que les romanciers ont parfois su restituer mieux que les rapports.
Un enfant de huit ans qui se tait, il ne le fait pas par lâcheté. Il le fait parce qu’il a compris, très vite, que parler ne change rien. Pire, il sait que parler aggrave les choses. Que les adultes extérieurs qui viennent inspecter repartent toujours, et que les adultes qui restent ont une mémoire longue. Ce calcul, fait par des êtres qui devraient encore croire au Père Noël, est le vrai crime psychologique de la maltraitance institutionnelle. Pas seulement ce qu’on leur fait subir. Ce qu’on leur apprend à ne jamais dire.
Dans l’affaire des enfants placés du Nord, jugée en 2024, des éducateurs ont confié leur sentiment d’avoir emmené ces enfants dans la gueule du loup. Des signalements avaient été transmis à la hiérarchie. Ignorés. Aucun responsable de la chaîne de direction de l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance), héritière directe de la DDASS après les lois de décentralisation des années 80, n’a été appelé à la barre. Le silence institutionnel n’était pas une défaillance. C’était une politique.
Stephen King, que je relis régulièrement, dit souvent que la fiction est le seul endroit où la vérité peut se dire sans que personne ne vous poursuive en justice. C’est une boutade, mais elle contient quelque chose d’essentiel sur ce que le thriller psychologique peut faire que le journalisme d’investigation ne peut pas. Le journalisme nomme. La fiction fait ressentir. Et ce sont deux actes très différents face à un traumatisme de l’enfance qui résiste à la nomination depuis des décennies.
— LE CERCLE FERMÉ
Visualisez cette mécanique : un cercle fermé. L’adulte exerce la violence. L’enfant se tait par peur des représailles. Le silence protège l’adulte, qui exerce à nouveau la violence. Aucune entrée. Aucune sortie. Sauf si quelqu’un de l’extérieur décide de nommer ce qu’il voit. C’est ce cercle-là que j’ai voulu briser sur la page. Pas avec un rapport. Pas avec une plainte. Avec un roman.
Pour Les Enfants du Salève, j’ai construit ce silence couche par couche. D’abord les petits silences, ceux des regards détournés, des questions qui restent sans réponse, des nuits où les personnages entendent des bruits sans les comprendre. Puis les grands silences, ceux qui traversent les deux époques du roman, qui remontent de 1983 à 2020 comme une contamination lente, presque invisible, mais absolument mortelle pour ceux qui la portent.
Ce que j’ai choisi de ne pas montrer. La suggestion comme arme narrative
Il y a dans mes recherches des choses que j’ai décidé de ne pas mettre dans le roman. La violence physique en particulier. Elle existe dans Les Enfants du Salève, mais je ne la montre pas. Je la suggère. Un enfant qui rentre dans un dortoir en regardant le sol. Une phrase interrompue trop tôt. Un bruit entendu derrière une porte fermée. Le lecteur construit quelque chose dans sa tête qui sera toujours plus fort que ce que j’aurais pu écrire. La tension psychologique naît de ce qu’on pressent, pas de ce qu’on voit. C’est le cœur du thriller psychologique.
Ce choix narratif est aussi éthique. Certaines violences appartiennent aux gens qui les ont subies. Les reproduire en détail dans une fiction, même avec respect, même avec les meilleures intentions du monde, risque de transformer une souffrance réelle en spectacle. Il existe une frontière entre témoigner et exhiber. Je ne veux pas la franchir. Et franchement, je pense que la plupart des auteurs de thriller qui montrent tout, qui décrivent chaque coup, chaque blessure, chaque humiliation dans les moindres détails, se trompent.
Pas moralement. Narrativement. Parce qu’ils sous-estiment l’imagination du lecteur, qui est toujours plus puissante que la description la plus précise.
Tatiana de Rosnay, dont Elle s’appelait Sarah reste l’une de mes références absolues pour la construction d’une double temporalité, ne montre jamais les horreurs du Vel d’Hiv directement. Elle les fait résonner à travers les survivants, à travers ce que les personnages ne peuvent pas dire, à travers les objets, les lieux, les silences qui persistent des décennies après, les placards qui restent fermés. C’est ce que j’ai cherché à faire avec les foyers de la DDASS. Non pas les reconstituer. Les faire résonner.
La suggestion comme arme narrative suppose de faire confiance au lecteur. C’est le pari le plus risqué et le plus gratifiant qu’on puisse faire en écrivant un thriller psychologique. Quand ça fonctionne, le lecteur referme le livre avec quelque chose qu’il n’avait pas en l’ouvrant. Pas une information. Une sensation. Quelque chose qui ressemble à une compréhension physique de ce que vivent les personnages. Et cette compréhension-là, aucun rapport officiel ne peut la produire.
— CE QUE ÇA RÉVÈLE SUR LE GENRE
Cette frontière, chaque auteur de thriller psychologique doit la trouver lui-même. Il n’y a pas de règles. Il y a une boussole intérieure qu’on apprend à écouter, au fil des pages, au fil des nuits difficiles après l’écriture. Vous aussi, sans doute, vous connaissez cet endroit exact dans votre propre vie où regarder en face devient insupportable. Le thriller psychologique existe pour aller là.
Ce que la fiction permet, ce que l’État ne peut pas faire
Un enfant de huit ans tondu dans un foyer parisien en 2025… La scène est filmée, diffusée.
Une plainte est déposée contre la France, auprès du comité des droits de l’enfant de l’ONU, pour violations graves et récurrentes des droits de la protection de l’enfance.
Une commission d’enquête parlementaire qui estime à 15 000 le nombre de mineurs placés victimes de prostitution.
Ces faits ne sont pas des exceptions. Ils sont la surface visible d’un système qui défaille depuis des décennies. Les rapports s’accumulent. Les scandales émergent. Et les enfants continuent de se taire, parce que personne ne leur a encore appris que leur parole peut changer quelque chose.
L’État nomme, classe, archive. Il crée des commissions, rédige des recommandations, vote des lois qui dorment dans les tiroirs. Il fait ce que les institutions savent faire : produire des documents. Ce qu’il ne sait pas faire, c’est restituer l’intérieur. La peur. L’attente dans le noir. La façon dont un enfant de dix ans réorganise sa vision du monde pour survivre à ce que les adultes lui font subir, mécanisme de survie que les psychologues appellent dissociation traumatique et que moi, j’appelle simplement tenir debout quand plus rien ne tient.
C’est là que la fiction entre en jeu. Quand les archives se taisent. « Le Clan des Cherokees », dans Les Enfants du Salève, est né de là. Pas d’une archive. De la certitude que des enfants dans cette situation inventent forcément quelque chose pour tenir. Que la résilience ne tombe pas du ciel, qu’elle se construit dans les angles morts, dans les espaces que personne ne surveille, dans une piscine vide au fond d’un parc ou dans une forêt au-dessus d’un domaine que les adultes ont décidé d’oublier.
— CE QUE J’AI APPRIS
La fiction psychologique la plus sombre est souvent celle qui contient le plus d’espoir. Pas un espoir naïf, pas une happy end de commande. Un espoir de survie. La certitude que les êtres humains, même les plus abîmés, même les plus jeunes, même ceux à qui on a tout pris, trouvent un moyen. Ce moyen-là, c’est ce que j’ai cherché à mettre en lumière dans chaque chapitre. Pas la noirceur pour la noirceur. La noirceur comme condition nécessaire pour que la lumière ait un sens.
Ce que cinq ans d’écriture m’ont appris sur les cicatrices invisibles
On ne sort pas indemne d’un tel sujet. Je ne parle pas d’un épuisement de surface, du genre de fatigue qu’on ressent après une longue journée de travail. Je parle de quelque chose de plus profond, de plus durable. La façon dont certaines images restent. Dont certains personnages ne vous quittent pas quand vous fermez l’ordinateur. Dont vous vous réveillez à trois heures du matin avec la conviction que vous avez oublié quelque chose d’essentiel dans un chapitre que vous avez pourtant relu vingt fois.
Cinq ans. Deux tomes. Six cent cinquante pages. Et la certitude, maintenant que c’est terminé et que les livres existent physiquement, qu’on peut les tenir dans les mains, que j’ai écrit quelque chose de vrai, même si ce n’est pas factuel. Que la frontière entre la fiction et la réalité n’est pas là où on croit qu’elle est.
Ce que j’ai appris sur les cicatrices invisibles en écrivant ce roman, c’est qu’elles ne guérissent pas. Elles se transforment. Un enfant qui a grandi dans un foyer des années 80 sans que personne ne le protège devient un adulte en 2020 qui ne sait pas pourquoi certaines situations le paralysent, pourquoi certains visages lui font peur, pourquoi certains mots le renvoient à un endroit qu’il ne peut pas nommer. Ce n’est pas de la faiblesse. C’est de la mémoire. La mémoire du corps, que les neurosciences ont commencé à documenter sérieusement depuis les travaux de Bessel van der Kolk sur le traumatisme, et que la littérature connaît depuis toujours sans avoir eu besoin de le démontrer scientifiquement.
En tant qu’ancienne libraire, j’ai vu des centaines de lecteurs acheter des thrillers psychologiques. Ce que je n’avais pas encore compris, à l’époque, c’est pourquoi ils les achetaient vraiment. Ce n’est pas pour le frisson. Ce n’est pas pour résoudre une énigme. C’est pour nommer quelque chose qu’ils portent et qui n’a pas encore de nom. Le thriller psychologique est un genre de reconnaissance. Les lecteurs s’y retrouvent parce que les zones d’ombre que les romanciers explorent sont les mêmes que celles qu’ils traversent dans leur propre vie, souvent sans en avoir conscience.
— CE QUE JE VEUX QUE VOUS RETENIEZ DE CET ARTICLE
Ce que je mets dans chaque livre, c’est ça : les cicatrices invisibles existent. Elles ont une géographie, une chronologie, une logique interne. Et les comprendre, les nommer, les mettre en fiction, c’est peut-être la chose la plus utile qu’une autrice de thriller psychologique puisse faire.
On m’a demandé parfois si écrire ça ne pesait pas trop. Si descendre dans ces zones-là pendant des années ne laissait pas de traces. La réponse honnête est oui.
Mais voici ce que j’ai compris, et ce que je veux vous dire clairement : l’écriture n’est pas un acte neutre. Mettre des mots sur ce que l’État a préféré taire, sur ce que des enfants ont porté seuls pendant des décennies, c’est un acte de résistance. Pas héroïque, mais nécessaire.
Le silence institutionnel a des décennies d’avance sur nous. Il s’est constitué dans les sous-sols de l’administration, dans les dortoirs sans surveillance, dans les rapports classés sans suite. Il est patient. Il est organisé. Il sait attendre.
L’écriture aussi sait attendre. Elle se dépose dans les mains d’un lecteur qui ne savait pas encore qu’il avait besoin de lire ça. Elle traverse le temps d’une façon que les archives ne peuvent pas. Parce qu’une archive documente. Un roman, lui, fait ressentir.
Au bout du compte, le silence et l’écriture se livrent le même combat depuis toujours. Le silence efface. L’écriture grave. Reste à décider de quel côté vous vous tenez.






