Cinq ans. Et le roman a fini par exister

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Mel Eskera
mars 29, 2026 |

J’ai grandi dans les histoires. Mes parents lisaient, la maison était pleine de livres, et moi, à douze ans, je lisais tout ce qui me tombait sous la main : les thrillers, les romans noirs, les histoires qui font mal et qui font du bien en même temps. Ce n’est pas par hasard que je suis d’abord devenue libraire. C’était une façon de rester le plus près possible de ce qui comptait pour moi.

L’idée d’écrire un roman, elle a toujours été là. Comme une dette. Comme quelque chose que je me devais, sans jamais trouver le bon moment pour m’y mettre vraiment.

Le moment idéal n’arrive jamais. C’est la première chose que ces cinq ans m’ont apprise.

Mais avant de parler du temps, il faut parler du pourquoi. Pourquoi le thriller psychologique plutôt qu’autre chose ? Pourquoi le noir, l’enfance abîmée, les zones d’ombre ?

Parce que l’enfance est le territoire de tous les possibles. C’est là que tout s’installe. Les peurs, les mécanismes de survie, les façons d’aimer ou de ne pas aimer. Ce qu’on fait à un enfant, il le porte toute sa vie, souvent sans le savoir, souvent sans pouvoir le nommer. Ce territoire-là m’a toujours semblé être le plus fertile pour la fiction noire. Pas parce que c’est commode ou racoleur, mais parce que c’est vrai. Parce que les cicatrices invisibles de l’enfance sont celles qui font le plus mal, précisément parce qu’on ne les voit pas. Mais aussi parce que, au fond, j’ai l’impression d’être toujours la même petite fille. Elle est là, à l’intérieur de moi. Elle pleure, rit, s’extasie, se contrarie. Elle garde la même sensibilité, la même pureté, la même naïveté. Elle est moi, je suis elle. Alors raconter une histoire avec des enfants, c’était juste une évidence. C’était me raconter, à travers eux. Décrire celle que j’étais et que je suis encore.

Les ébauches du avant


Avant le Covid, il y avait déjà des bribes. Des ébauches que j’avais commencées et abandonnées, des débuts de chapitres, des personnages esquissés dans des carnets.

L’idée du Salève était là. Omniprésente. Je rêvais très régulièrement du manoir, cette immense bâtisse dans laquelle se déroulaient mille et un scénarios, comme peut l’offrir l’espace des rêves (ou des cauchemars). Je revoyais sans cesse le parc, les bâtiments oubliés du fond, la piscine vide, les couloirs du manoir, ses étages, ses pièces dérobées en sous-pente, ses cachettes, ses secrets. Mes rêves étaient tellement récurrents et précis que je me disais qu’ils étaient forcément là pour me signifier quelque chose. Pour me faire passer un message. Lequel ? Je n’en savais rien. Et puis un jour, j’ai décidé d’écrire et de faire du manoir du Salève le lieu central de mon roman. Les rêves ont alors subitement cessé.

Sont venues, en vrac, l’idée d’une disparition d’enfant, quelque chose autour de l’enfance abîmée, de ce qu’on porte sans le savoir. Mais ça ne tenait pas encore. Ça restait des fragments. Je n’avais pas encore trouvé la structure qui ferait tenir tout ça ensemble, ni le temps pour chercher vraiment.

Un thriller psychologique ne se construit pas comme un roman ordinaire. On part de ce qu’on veut cacher — et on remonte vers la surface, en semant juste assez de vérité pour que le lecteur croie comprendre, sans jamais tout lui donner. La structure est une tromperie organisée. Je le savais pas encore.

Ce que ma vie de libraire et de lectrice avide m’avait appris, en revanche, c’est ce qui fonctionne sur un lecteur. J’ai vendu des milliers de livres. J’ai vu des gens revenir, les yeux brillants, pour dire qu’ils n’avaient pas dormi de la nuit. J’ai vu d’autres personnes reposer un livre après deux pages. Cette expérience-là vaut toutes les formations d’écriture du monde. Je savais, avant même d’avoir écrit une ligne de mon roman, ce que le lecteur pardonne et ce qu’il ne pardonne pas. Ce qui crée l’attachement. Ce qui brise la tension. Ce qui fait qu’on tourne les pages à trois heures du matin en se disant qu’on va s’arrêter au prochain chapitre, et qu’on ne s’arrête pas.

Le Covid et le stop


Je suis enseignante spécialisée. Les premiers mois du confinement, je me suis épuisée à tenir une présence à distance pour mes élèves. Plus de six heures par jour devant un écran, des cours envoyés en PDF, sur ordinateur ou smartphone et qui ne ressemblaient à rien de ce que j’avais l’habitude de faire. L’impression permanente de mal faire sans pouvoir faire autrement.

Et puis les vacances de Pâques sont arrivées. J’ai dit stop. Vacances.

C’est là que j’ai commencé à apprendre la basse. Zéro connaissance en musique, zéro technique, juste l’envie de découvrir cet instrument accroché au mur de mon salon depuis des semaines et que je n’avais encore jamais entendu résonner. Je voulais faire quelque chose pour moi, quelque chose qui ne serve à personne d’autre. Ce geste-là a tout débloqué : je venais de comprendre quelque chose d’essentiel : si je ne prenais pas du temps pour ce que je voulais vraiment faire, personne ne le prendrait à ma place.

L’idée d’écrire est revenue en force. Pas comme une obligation. Comme une évidence enfin autorisée. J’ai ouvert mes ébauches. Et cette fois, je ne les ai pas refermées.

Ce que le thriller m’a appris


Mes livres de chevet disent tout de ce que je cherche à faire, et de ce que j’ai cherché à construire dans « Les Enfants du Salève ».

Les Mille et Une Vies de Billy Milligan, Daniel Keyes — la psychologie des abîmes, un esprit qui se fragmente pour survivre.
Ça, Stephen King — la terreur de l’enfance, le quotidien qui bascule imperceptiblement.
Elle s’appelait Sarah, Tatiana de Rosnay — deux époques qui se répondent sans se toucher, jusqu’au heurt final.
Nuit d’été, Dan Simmons — l’atmosphère, quelque chose d’invisible qui pèse sur chaque page.
Le Cercle, Bernard Minier — un territoire, une montagne, une ville qui devient personnage.
Le Signal, Maxime Chattam — la tension narrative pure, la révélation millimétrée, l’angoisse.

Je lisais telle une enquêtrice, en analyste qui démonte les mécaniques pour comprendre comment elles tiennent — tout en me laissant parfois happer par l’histoire, sans rien voir venir. Et puis j’ai commencé à écrire. Et j’ai réalisé que lire et écrire sont deux exercices radicalement différents. Connaître la recette ne suffit pas. Il faut trouver ses propres ingrédients.

Concrètement, mes lectures m’ont appris que la tension, dans le thriller psychologique, ne vient pas des scènes d’action : elle vient des silences. De ce qu’un personnage ne dit pas à un autre. De la phrase qui s’arrête trop tôt. Du détail qui revient une deuxième fois et qu’on n’avait pas remarqué la première. J’ai passé des semaines entières à travailler uniquement sur ce que mes personnages taisaient, leurs angles morts, leurs omissions, leurs mensonges à eux-mêmes.

Le lecteur doit toujours avoir un temps d’avance ou de retard sur ce qui se passe. Jamais au même niveau. S’il est en avance, il angoisse pour les personnages. S’il est en retard, il relit, il cherche, il traque. Ces deux états sont les deux moteurs d’un thriller qui fonctionne. Les trouver, les doser, les alterner, c’est un apprentissage long.

Le roman choral, ou comment ne pas perdre ses personnages


Jay a une façon de penser, de parler, de couper ses phrases et de regarder le monde qui l’entoure d’une manière propre. Si j’écrivais un chapitre de Léa entre deux chapitres de Jay, je revenais à Jay avec une voix légèrement faussée et contaminée par la douceur et la jeunesse de Léa. Mes personnages perdaient en authenticité.

Alors j’ai décidé d’écrire tous les chapitres de Jay d’un coup. Quitte à aller jusqu’au bout de l’histoire sans prendre en compte les autres personnages. Puis j’ai écrit tous ceux de Léa et Ethan, pour ne rien perdre de la légèreté et de l’humour dont ils font preuve. Puis ceux de Claire. Puis ceux des enfants. Puis ceux des autres. Un personnage à la fois, du début à la fin de son arc narratif, avant de passer au suivant.

Cette méthode a fonctionné. Mes personnages ont gardé leur voix et leur authenticité au fil des 650 pages. Mais il m’a fallu ensuite tout relire et traquer les moindres incohérences qui avaient pu survenir dans le déroulement des actions, parce qu’à la fin, toutes les histoires se rejoignent et je ne pouvais faire évoluer un personnage sans changer l’autre qui croisait sa route.

Le piège des retours en arrière


Il y a eu des périodes de plusieurs jours d’affilée où les mots venaient seuls. Je me réfugiais dans mon lit, l’ordinateur sur les genoux, les cahiers, carnets et post-it étalés sur la couette. Je m’enfermais ainsi des heures. J’en avais besoin. Il me fallait cette bulle pour pouvoir me centrer sur mon histoire et continuer d’avancer sans rien oublier.

Et puis, parfois, j’étais plusieurs mois sans écrire une seule ligne. Parce que le métier d’enseignante me prenait tout mon temps, parce que je multipliais les répétitions pour les prochains concerts. Puis je revenais à l’écriture. Puis encore le silence.

Le problème avec les longues pauses, c’est ce qui se passe quand on revient. Je devais relire des chapitres entiers pour retrouver le ton, le rythme, la tension des secrets. Et comme je relisais, je trouvais des défauts. Et comme je trouvais des défauts, je réécrivais. Et comme je réécrivais, je n’avançais plus.

Tout en même temps


Pendant ces cinq ans, j’ai appris à jouer de la basse, à lire une partition, à coder des notes de musique, à chanter et jouer en même temps, à écouter les autres instruments afin de produire un concert harmonieux où chaque musicien a sa place. J’ai tout appris sur le tas, grâce à mon mari. Sous prétexte de n’avoir qu’une vie et d’être bien décidés à en profiter, nous avons créé notre propre groupe de musique, @hein?!

Pendant ces cinq ans, j’ai continué à élever mon fils, à le soutenir et à l’accompagner dans ses choix et ses passions. J’ai continué à enseigner à des élèves qui ont besoin d’une présence entière, réelle et bienveillante.

Pendant ces cinq ans, j’ai écrit.

La vie ne s’arrête pas parce qu’on écrit un roman. Et le roman ne s’arrête pas parce que la vie continue. Ils cohabitent, ils s’ignorent parfois, ils s’alimentent aussi, sans qu’on s’en rende compte sur le moment.

Cinq ans pour deux tomes. Cinq ans pour passer de « j’ai toujours voulu écrire un roman » à « le voilà, il existe, vous le tenez dans vos mains ».

Ce livre, je l’ai écrit d’abord pour moi. Sans lecteur imaginaire, sans contrat, sans certitude que qui que ce soit le lirait un jour. Je l’ai écrit parce que je me suis toujours dit qu’un jour, j’écrirais un livre. Je l’ai écrit en y mettant tout ce que j’aime dans les romans : l’attachement aux personnages, les rêves d’enfants, les émotions, le thriller, le suspens, le rythme, les incertitudes, l’envie de tourner les pages sans jamais pouvoir s’arrêter. C’est peut-être pour ça qu’il ressemble à quelque chose de vrai. On n’écrit pas de la même façon quand on n’a rien à prouver.

Je n’ai rien à prouver. Et pourtant me voilà, à continuer d’écrire.

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