Ce que les enfants m’ont appris à lire, derrière ce qui se montre
Il y a une question qu’on ne me pose jamais. On me demande combien de temps j’ai mis à écrire les « Enfants du Salève », si j’ai eu peur d’aborder des sujets aussi sombres, si je compte écrire un tome 3. Mais personne ne me demande jamais ce que mon autre métier a fait à mon écriture. Pourtant c’est peut-être la question la plus intéressante.
Je suis enseignante spécialisée. Je travaille avec des enfants qui présentent des troubles du langage, de l’apprentissage, du comportement. Des enfants que le système scolaire ordinaire n’arrive plus à accueillir correctement. Des enfants qui ont développé, pour survivre à ce qu’ils traversent, des mécanismes d’une sophistication que la plupart des adultes ne soupçonnent pas. Chaque jour, je lis des visages, des silences, des gestes. Chaque jour, j’essaie de comprendre ce qui se passe derrière ce qui se montre.
Ce que ce métier m’a appris, je l’ai mis dans mes romans. Pas consciemment au départ. Et puis, en relisant, en cherchant à comprendre pourquoi certains personnages sonnaient juste et d’autres pas, j’ai réalisé que les plus vivants étaient ceux que j’avais construits exactement comme j’observe mes élèves. Pas en me fiant à ce qu’ils disent. En me fiant à ce qu’ils font, à ce qu’ils taisent, à ce que leur corps dit quand leurs mots mentent.

Lire entre les lignes. Ou comment décoder ce qui n’est pas dit
Le premier outil que ce métier m’a donné, c’est la lecture de ce qui ne se dit pas.
Un enfant qui casse tout dans la classe ne vous dit pas qu’il n’a pas dormi, que sa nuit a été violente ou que son frère lui manque. Il casse. Un enfant qui refuse de lire à voix haute ne vous dit pas qu’il a peur d’être ridicule, qu’on s’est moqué de lui l’année dernière, que sa mère lui dit depuis des années qu’il est nul. Il refuse. Le comportement est le message. Toujours. Mais pour le recevoir, il faut savoir ne pas s’arrêter à la surface.
C’est une compétence qui s’apprend lentement, douloureusement parfois. On se trompe. On interprète mal. On projette ses propres peurs sur celles d’un enfant et on rend service à personne. Et puis, avec le temps, avec les erreurs, on développe une sorte de regard latéral. On cesse de regarder directement et on commence à voir en biais. Ce que l’enfant fait avec ses mains pendant qu’il vous parle. Ce qu’il évite de regarder. Ce qu’il répète sans s’en rendre compte.
Dans les Enfants du Salève, le Clan des Cherokees fonctionne exactement sur cette logique. Pawlow, Ricky, P’tit Louis, Marylin, Al, Cend. Six enfants dans un foyer en 1983. Aucun ne dit vraiment ce qu’il ressent. Aucun ne nomme ce qu’il traverse. Ils n’ont pas le vocabulaire pour ça, pas l’espace pour ça, pas la sécurité pour ça. Ce qu’ils disent de leur état intérieur, c’est ce qu’ils font ensemble la nuit quand les adultes dorment, c’est la façon dont Pawlow prend les décisions sans jamais demander l’avis des autres, c’est la façon dont Cend disparaît dans le silence quand quelque chose la touche trop.
— CE QUE J’AI COMPRIS
Les enfants qui ont été blessés ne parlent pas de leur blessure. Ils la jouent. Et c’est cette partition-là que j’ai essayé de transcrire.
Le comportement est toujours un langage. Et le silence aussi
La deuxième chose que ce métier m’a apprise, c’est que le comportement est toujours une communication. Même le plus incompréhensible. Surtout le plus incompréhensible.
Un enfant qui frappe, qui mord, qui insulte, qui fuit, qui se fige : il vous dit quelque chose. Il vous dit qu’il n’a pas d’autre moyen de vous dire ce qu’il a à vous dire. Le comportement problème, dans l’éducation spécialisée, n’est jamais le problème lui-même. C’est la réponse à un problème qu’on n’a pas encore identifié. Trouver ce problème-là, remonter jusqu’à lui, c’est l’essentiel du travail.
C’est exactement ce que j’ai fait avec Al. Al, dans le clan, est le plus âgé, le plus dur en apparence, celui qui pousse les limites, qui teste les adultes jusqu’au défi. Al est celui qu’on sanctionne le plus. Celui qu’on comprend le moins. Et Al est, de tous les enfants du clan, celui qui porte la blessure la plus ancienne et la plus silencieuse.
Si je n’avais pas passé des années à comprendre que la violence est presque toujours une terreur déguisée, je n’aurais pas su écrire Al. Je l’aurais réduit à sa surface : un enfant difficile, un antagoniste commode, une tension narrative facile. Au lieu de ça, j’ai écrit un enfant dont chaque débordement est une question posée à des adultes qui n’ont pas les réponses. Ce n’est pas la même chose.
— CEND
Les enfants les plus silencieux sont souvent ceux qui ont le plus à dire et qui ont depuis longtemps compris que le dire ne servait à rien. Le silence de Cend n’est pas de la passivité. C’est une stratégie de survie. Et quand cette stratégie cède, ce qui sort est d’une violence que personne n’attendait.
Ne pas projeter. La règle la plus difficile et la plus précieuse
La troisième compétence, c’est la plus difficile à acquérir et la plus précieuse une fois qu’on l’a.
Ne pas projeter ses propres émotions sur celles de l’autre. Ne pas décider à l’avance ce que l’autre ressent parce que dans la même situation, on ressentirait telle chose. Ne pas confondre son empathie avec la réalité de l’autre.
En éducation spécialisée, cette projection est un piège constant. On travaille avec des enfants en souffrance. On est soi-même doté d’une sensibilité particulière, sans quoi on n’aurait pas choisi ce métier. Le risque est permanent de superposer son propre vécu émotionnel à celui de l’enfant. De décider que tel enfant est triste parce qu’il vous rappelle votre propre tristesse d’enfant. De décider que tel autre est en colère pour les mêmes raisons que vous l’avez été. C’est presque toujours faux. Et cette erreur-là coûte cher, parce qu’elle vous fait répondre à votre histoire plutôt qu’à la sienne.
En écriture, le mécanisme est identique. Un personnage qui ressemble trop à l’auteur n’existe pas vraiment. Il est le masque de l’auteur. Il fait et dit ce que l’auteur aurait fait et dit dans cette situation. Il n’a pas sa propre logique, sa propre peur, son propre angle mort. Il est une projection, pas une création.
Les enfants du clan m’auraient échappé si je les avais écrits avec mes émotions à moi. Pawlow n’aurait été que ma vision de ce qu’est un enfant-chef, construit sur mes propres représentations du leadership et du courage. Ricky n’aurait été que ma vision de ce qu’est un enfant-bouffon qui cache sa peine derrière l’humour. Ils auraient sonné creux, parce que construits de l’extérieur, avec mes matériaux à moi.
— CE QUE ÇA CHANGE
Ce que j’ai fait à la place, c’est me vider de moi-même avant d’entrer dans chacun d’eux. Les observer comme j’observe un élève dont je ne sais pas encore ce qu’il porte. C’est comme ça qu’un personnage devient vivant. Non pas quand il vous ressemble. Mais quand il cesse de vous appartenir.
Ce que la résilience m’a appris sur la façon dont les histoires tiennent debout
Il y a quelque chose qu’on observe inévitablement quand on travaille avec des enfants qui ont traversé des choses difficiles. La résilience n’est pas ce que le grand public imagine. Ce n’est pas la force. Ce n’est pas l’imperméabilité. Ce n’est pas l’enfant qui rebondit comme si de rien n’était, qui dépasse, qui surmonte et qu’on cite en exemple.
La résilience, dans sa forme réelle, c’est une cicatrice qui tient. Une blessure qui ne saigne plus mais qui reste visible, qui modifie la façon de marcher, de s’asseoir, de tendre la main. Un enfant résilient n’est pas un enfant guéri. C’est un enfant qui a trouvé comment continuer à vivre avec ce qu’il porte. Ce n’est pas la même chose. Et cette distinction-là change tout à la façon dont on écrit des personnages qui ont souffert.
Les adultes des Enfants du Salève en 2020, Jay, Claire, Martin, Eric, portent tous en eux les cicatrices de ce qu’ils ont traversé en 1983 ou de ce qu’ils vivent dans le présent. Ils fonctionnent. Ils ont des vies, des métiers, des relations. Mais quelque chose en eux est resté bloqué à un moment précis, à une douleur précise, à une trahison précise. Et quand la disparition de Tom fait remonter ce moment à la surface, ce n’est pas une guérison qui s’enclenche. C’est une blessure qui se rouvre.
— LA VÉRITÉ DES CICATRICES
J’aurais pu écrire des personnages qui surmontent. C’est plus confortable à lire, probablement. Mais c’est moins vrai. Et cette vérité-là, je la connais parce que je la vois chaque jour, sur des visages d’enfants qui ont appris à continuer sans qu’on leur en explique jamais le mode d’emploi.
Ce que l’autrice doit à l’enseignante. Et ce qu’elle ne lui doit pas
Il y a une frontière que je me suis imposée dès le début. Ce que je vois dans mon métier n’entre pas dans mes romans de façon directe. Aucun élève ne devient un personnage. Aucune histoire réelle n’est transposée telle quelle. Ce serait une trahison de la confiance qu’on m’accorde, et une faute éthique que je ne commettrai pas.
Ce qui passe de l’un à l’autre, c’est la compréhension. La façon de voir. Le regard latéral dont je parlais au début. L’enseignante spécialisée m’a appris à regarder les êtres humains d’une certaine façon. L’autrice a pris ce regard et l’a appliqué à des personnages fictifs, dans des situations inventées, au service d’une histoire qui n’appartient qu’au roman.
Ces deux métiers ne se ressemblent pas. L’un travaille avec des personnes réelles dont la vie est en jeu. L’autre travaille avec des figures de papier au service d’une fiction. Mais ils partagent une même exigence fondamentale : regarder sans décider à l’avance ce qu’on va voir. Écouter ce qui n’est pas dit. Tenir la complexité d’un être humain sans la simplifier pour qu’elle soit plus facile à raconter.
Si je n’avais été qu’autrice, j’aurais peut-être écrit de bons romans. Techniquement solides, narrativement efficaces. Mais les enfants du clan n’auraient pas été ces enfants-là. Ils auraient manqué de quelque chose que je ne sais pas nommer autrement que comme ça : la certitude, venue du terrain, que chaque être humain est plus compliqué que ce qu’il montre. Et que cette complication-là est précisément ce qui le rend réel.
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Un personnage de roman, comme un élève, ne se laisse pas réduire à ce qu’il donne à voir. Il faut aller chercher ce qu’il cache. Ce qu’il protège. Ce qu’il n’a jamais eu la sécurité de montrer.
C’est là que vit la vérité. Et c’est là, seulement là, que naît quelque chose qui ressemble à de la littérature






