Les victimes oubliées. Ce qui me pousse à écrire

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Mel Eskera

J’ai écouté deux émissions de France Culture sur les affaires non élucidées. L’une raconte comment Nedilko a résolu l’affaire des disparues de l’A6. L’autre démonte la mécanique réelle de la DIAN, la Division des Affaires Non Elucidées de la Gendarmerie nationale. Deux regards différents sur la même réalité. Et une seule question qui traverse les deux.

Combien de Christelle n’ont pas eu leur Nedilko ?

Ce qu’une victime oubliée laisse derrière elle


Il y a une phrase dans l’interview de Marie-Laure Brunel-Dupin, chef de la DIAN, qui ne me quitte pas. « On n’oublie jamais, on n’abandonne jamais. » C’est la devise de la division. Elle est belle. Elle est nécessaire. Et elle dit, finalement, quelque chose qu’on préfère ne pas regarder en face : avant que cette devise existe, on oubliait. On abandonnait.

Des dossiers. Des preuves. Des noms. Parfois jetés à la poubelle.

Pas par malveillance. Par engorgement, par manque de moyens, par absence de structure. Les dossiers s’empilaient dans des greffes. Les scellés séchaient mal dans des enveloppes kraft qui finissaient par se déchirer. Les témoignages se perdaient dans des archives que personne n’avait ni le temps ni les outils d’interroger correctement. Et pendant ce temps, les familles attendaient. Elles attendaient une vérité qui ne venait pas, une réponse qui n’arrivait pas. Une simple reconnaissance pour signaler que ce qui s’était passé avait vraiment compté pour quelqu’un d’autre qu’elles.

Les enfants du foyer du Salève en 1983, dans « Les Enfants du Salève », sont exactement ça. Des victimes dont les témoignages ont été tués avant même d’avoir pu être entendus. Le silence institutionnel n’a pas besoin d’être organisé. Il s’installe naturellement, dans les espaces où personne ne regarde.

Ce que l’attente fait aux familles


Dans l’affaire Nedilko, quand le policier reprend le dossier, il est prévenu par sa hiérarchie du « côté difficile » des familles de victimes. Décrites comme colériques. Têtues. Incapables d’accepter que tout a déjà été fait.

Vingt-neuf ans à attendre une réponse qui ne venait pas.

Je voudrais qu’on s’arrête sur cette formulation. Vingt-trois ans après le meurtre de leur fille de seize ans, ces familles étaient toujours là. Toujours en colère. Toujours à réclamer. Et on leur reprochait ça. On interprétait leur résistance comme un problème psychologique, comme une incapacité à faire leur deuil, plutôt que de voir ce que c’était réellement : le refus d’oublier Christelle et de laisser le coupable en liberté.

J’ai essayé de me mettre dans la peau des familles, pour comprendre ce que ça fait. Pour décrire les adultes de 2020 dans mon roman. Jay, Léa, Pt’it Louis, Claire, Sophie. Tous portent quelque chose qui n’a pas eu de nom pendant des années. La vérité est le préalable à la guérison. Sans elle, on survit. On ne guérit pas.

Ce que le silence institutionnel fait aux victimes elles-mêmes


Il y a quelque chose de plus difficile encore à regarder en face. C’est ce que le silence fait aux victimes elles-mêmes, à celles qui sont encore vivantes pour en subir les conséquences.

Les enfants du foyer en 1983 n’étaient pas morts. Ils ont survécu. Et ils ont grandi avec quelque chose que personne n’avait nommé, reconnu, validé. Une institution qui avait failli. Des adultes qui avaient abusé de leur autorité. Un système qui avait regardé ailleurs. Et personne pour dire : ce qui vous est arrivé était réel, c’était grave, vous avez eu raison de souffrir.

Ce silence-là est une violence secondaire. Aussi réelle que la première, parfois plus durable. La première violence laisse des traces dans le corps. La violence du silence laisse des traces dans l’identité. Elle dit à la victime : ce qui t’est arrivé n’était pas assez grave pour mériter une réponse.

Marie-Laure Brunel-Dupin dit quelque chose qui m’a frappée. Elle parle des affaires traitées par des unités submergées, pas par manque de volonté, mais parce que c’est compliqué, long ; un travail de spécialiste pour lequel personne n’est armé. Et elle ajoute : « on ne juge pas, on se dit juste comment on s’améliore. » Mais pendant qu’on s’améliore, des familles attendent. Des victimes portent seules ce que le système ne peut pas encore porter avec elles.

Ce que la fiction peut faire. Ce que la justice ne peut pas toujours faire


Il y a une limite de la justice, ce que l’affaire Nedilko illustre douloureusement. Quand les scellés ont été détruits, quand les preuves ont été perdues, la justice peut toujours être rendue mais imparfaitement, incomplètement, avec une part de vérité qui manque.

Le premier procès aux assises de Chalon-sur-Saône, en 2015 : vingt ans de réclusion pour Jean-Pierre Mura. Confirmés en appel à Dijon. Confirmés en cassation. Trois fois le même verdict, comme si la justice avait besoin de se répéter pour être sûre d’avoir existé.

Raphaël Nedilko dit qu’il avait peur de l’acquittement. Et que le soulagement, quand le verdict est tombé, est le premier souvenir qu’il garde de ce moment. Pas la satisfaction. Le soulagement. C’est une nuance qui dit tout.

La justice a tranché. Elle a puni le coupable. Elle a quantifié sa peine d’emprisonnement. Mais elle n’a pas pu dire ce que vingt-neuf ans d’attente ont coûté à la famille de Christelle. Elle n’a pas pu nommer ce que ça fait de grandir, de vieillir, de continuer à vivre avec une histoire qui n’a pas de fin.

Ce que la justice ne peut pas nommer, la littérature peut le dire.

Ce territoire-là, le coût humain du silence et ce qui se passe à l’intérieur pendant qu’on attend, n’appartient pas à la justice. Il appartient à la littérature.

C’est pour ça que j’ai écrit « Les Enfants du Salève ». Pas pour résoudre une affaire réelle. Mais pour dire : ces enfants-là existent. Ce qu’ils ont traversé est réel. Et ce qu’ils portent, quarante ans plus tard, dans les corps des adultes qu’ils sont devenus, mérite d’être regardé en face.

Ce que Christelle m’a appris


Je ne connaissais pas Christelle Maillery avant d’écouter cette émission. Je ne savais pas qu’elle avait existé, qu’elle avait été tuée à seize ans dans la cave d’une HLM au Creusot, que ses affaires avaient été jetées à la poubelle par négligence, que sa famille avait attendu vingt-neuf ans pour un verdict.

Maintenant, je sais.

Et c’est peut-être ça, finalement, la chose la plus simple et la plus essentielle que la fiction et le journalisme d’investigation peuvent faire ensemble : s’assurer que les noms ne disparaissent pas. Jamais. Que les histoires restent dans la mémoire de ceux qui les lisent ou les entendent.

Christelle Maillery n’est pas seulement un numéro de dossier dans un greffe. Elle avait un nom. Elle avait seize ans. Elle méritait une réponse. Et elle l’a finalement obtenue, vingt-neuf ans plus tard, grâce à un homme qui a refusé d’oublier.

La DIAN dit « on n’oublie jamais, on n’abandonne jamais. » C’est la devise des enquêteurs. Ce pourrait être aussi celle des auteurs de thriller. De ceux qui choisissent d’écrire sur les zones d’ombre, sur les silences institutionnels, sur les victimes dont personne ne se souvient du nom.

Il faudrait qu’il y en ait plus, des hommes et des femmes comme Raphaël Nedilko.

Dans les gendarmeries. Dans les tribunaux.

Et dans les romans.

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