Ce que vous faites quand vous fermez mon livre

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Mel Eskera
juin 12, 2026 |

Le message qu’on n’attendait pas


Il y a des notifications qu’on reçoit sans s’y préparer. Pas celles qu’on guette comme les chroniques, les avis Babelio ou les retours de lecteurs qu’on sait en train de lire. Mais celles qui arrivent un mardi matin ordinaire, entre deux copies à corriger ou une répétition de groupe. Celles qui n’annoncent rien et qui disent tout.

Un message sur les réseaux. Quelqu’un que je ne connais pas, ou à peine. Qui a lu. Qui a voulu me dire quelque chose.

Ces messages-là me prennent toujours par surprise. Même quand ils sont positifs. Surtout quand ils sont positifs. Parce qu’ils me rappellent que quelqu’un, quelque part, a ouvert ce livre que j’ai écrit dans les marges de ma vie pendant cinq ans, et qu’il s’est passé quelque chose entre eux et les pages. Quelque chose que je n’ai pas maîtrisé, que je n’ai pas pu anticiper, qui s’est produit dans un espace qui ne m’appartient plus depuis que j’ai cliqué sur « publier ».

Je les garde. Tous. Dans un dossier, sur mon téléphone, que j’ouvre les jours où j’en ai besoin.

La personne qui vient exprès


Il y a un moment particulier, dans un salon, que je n’avais pas anticipé. Pas avant de l’avoir vécu.

Quelqu’un s’approche de ma table. Il me regarde avec ce sourire particulier de quelqu’un qui sait déjà qui vous êtes avant que vous ayez dit un mot. Et il dit : je vous suis sur les réseaux depuis un moment. Je suis venu exprès pour vous voir. Je veux votre livre.

La première fois que ça m’est arrivé, j’ai mis quelques secondes à comprendre ce qui se passait. Cette personne ne m’avait pas découverte sur le salon. Elle était venue au salon pour moi ! Elle avait vu mes posts, lu mes articles, suivi mon parcours depuis son écran , et elle avait décidé que ça valait le déplacement !

La chronique de Manuel


Manuel, du Monde du Polar, a chroniqué « Les Enfants du Salève ». Deux fois.

Je ne vais pas citer la chronique, vous la trouverez dans la rubrique de mes romans, sur ce blog. Parce que ce qui compte ici, ce n’est pas ce qu’il a écrit. C’est ce que ça a fait en moi quand j’ai lu cette chronique.

Il y a une différence entre un lecteur qui aime et un chroniqueur professionnel qui analyse. Le lecteur vous dit ce qu’il a ressenti. Le chroniqueur vous dit ce que vous avez construit, parfois mieux que vous ne l’avez vous-même compris. Il nomme des choses que vous avez faites intuitivement, il identifie des structures que vous avez posées sans les voir entièrement.

Ce jour-là, j’ai compris que ce que j’avais écrit avait sa place dans le paysage du thriller français. Pas au-dessus, pas en dehors. Dedans. À sa juste place. Un retour comme celui-là, ça n’a pas de prix.

Les retours qu’on n’attendait pas vraiment


Il y a une autre catégorie de retours. Ceux qui ne parlent pas de l’histoire, ni des personnages, ni de l’atmosphère. Ceux qui parlent des coquilles. De la confusion entre policier et gendarme. De « malgré que » suivi du subjonctif alors qu’il faudrait l’indicatif.

Je les reçois avec une pointe de douleur. Pas de colère. De douleur. Parce que chaque erreur relevée me rappelle que ce livre n’est pas parfait. Que malgré cinq ans de travail, malgré les relectures, malgré tout ce que j’ai mis dans ces pages, il y a des failles. Et que quelqu’un les a vues.

Il y a aussi un sentiment d’injustice, je ne vais pas le nier. Au regard de tout ce que ce roman m’a coûté, en temps, en énergie, en vie mise entre parenthèses, se faire reprendre sur une subtilité grammaticale ou une confusion de corps de métier, ça fait un peu mal. Ça semble disproportionné. Comme si on jugeait cinq ans de travail sur un détail.

Et pourtant. Je prends note de tout. Chaque retour de ce type est intégré, vérifié, corrigé. Avec BoD, je peux modifier mon fichier à tout moment. Moyennant une trentaine d’euros, le livre est mis à jour. Alors je le fais. Parce que si quelqu’un a pris le temps de me le signaler, c’est qu’il lisait vraiment. Et un lecteur qui lit vraiment mérite un livre qui soit aussi juste que possible.

La douleur passe. La correction reste.

La femme au visage fermé


C’est le retour dont je parle le moins. Et pourtant c’est peut-être celui qui m’a le plus appris.

C’était dans un salon. Une femme au visage figé, non avenant, qui regardait ma table sans s’approcher. Je suis allée vers elle. C’est quelque chose que j’ai appris à faire, aller vers les gens qui hésitent. Elle m’a dit, avec une gêne visible, qu’elle avait acheté mon livre pour la médiathèque où elle travaillait. Et qu’elle ne l’avait pas aimé.

J’aurais pu m’arrêter là. Remercier poliment, laisser la conversation mourir, passer à la personne suivante. Je ne l’ai pas fait. J’ai continué à poser des questions. Doucement. Sans me défendre.

Et petit à petit, j’ai compris ce qui s’était passé. Elle avait lu le tome 1, publié aux éditions Maïa. Et nulle part sur la couverture, nulle part dans les premières pages ni même dans les dernières, il n’était clairement indiqué que ce livre était un tome 1. Elle avait lu 300 pages, elle s’était attachée aux personnages, elle avait suivi l’intrigue, et le livre s’était terminé sans résolution. Sans réponse. Sans la fin qu’elle attendait.

Nous avons parlé longtemps. J’ai expliqué. Elle a compris. Et à un moment, quelque chose a changé dans son visage. Elle a pris le tome 2 sous son bras. Et elle est repartie en souriant.

Les lecteurs qui n’ont pas aimé méritent autant d’attention que ceux qui ont adoré. Derrière une critique, il y a souvent une déception. Et la déception dit qu’il y avait de l’attente. Qu’on attendait quelque chose de ce livre. Qu’on lui avait fait confiance. Cette confiance-là mérite d’être honorée.

Je ne lis pas les retours avec détachement. Je lis tout. Absolument tout. Je garde tout. Je réponds quand je peux. Pas par besoin de validation, enfin pas seulement. Mais parce que chaque retour me dit quelque chose sur ce que le roman fait en dehors de moi. Comment il voyage. Où il atterrit. Quelle partie de lui touche quelqu’un que je n’ai jamais rencontré.

Et parce que vous, lecteurs, êtes la raison pour laquelle ce roman existe autrement que dans mon disque dur. Vous êtes ce qui transforme 700 pages d’écriture solitaire en quelque chose qui a une vie dans le monde.

Ce que vous faites quand vous fermez mon livre, je ne le saurai jamais vraiment.

Mais si vous pensez encore à Pawlow ou à Cend une semaine après, vous pouvez me le dire.

Je garde tout.

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