Le Binge-reading. Quand la lecture devient une consommation

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Mel Eskera
février 20, 2026 |


Nous vivons l’ère où consommer prédomine. Le ressenti est relégué au second plan. On ne savoure plus, on « binge-reade ». Ce besoin de dévorer un ouvrage en un temps record pour basculer sur le suivant transforme l’acte littéraire en une course à l’efficacité. C’est ce que l’UNIGE appelle la fracture attentionnelle.

En tant qu’autrice de thrillers psychologiques, ce paradoxe me hante particulièrement. Quel créateur ne rêve pas d’un lecteur incapable de lâcher son livre ? J’ai mis cinq ans à écrire « Les Enfants du Salève », et chaque chapitre court, chaque cliffhanger, chaque double temporalité a été pensé pour vous empêcher de poser le livre. C’est mon métier, c’est ma signature. Et pourtant, que reste-t-il de l’âme d’un texte quand il est traversé à 130 km/h sur l’autoroute du vide ?

L’illusion du toboggan littéraire


Beaucoup d’éditeurs commerciaux traquent désormais l’adverbe et simplifient la syntaxe pour créer un texte « toboggan » où rien n’arrête l’œil. C’est la littérature « Netflix-compatible ». Et je comprends cette tentation, parce qu’elle a aussi traversé mon écriture. Quand j’ai soumis mon manuscrit à mon ancien éditeur, on m’a demandé de couper certaines descriptions, d’aller plus vite, de ne pas perdre le lecteur dans des digressions psychologiques. J’ai cédé sur certains points. J’ai résisté sur d’autres.

Une étude publiée par Naomi Baron souligne que la lecture trop rapide sature la mémoire de travail. On retient « qui a tué », mais on perd les nuances psychologiques. On gagne en vitesse ce qu’on perd en épaisseur. Quand un lecteur me dit avoir fini « Disparition » en une nuit, je suis flattée, et inquiète à la fois. A-t-il vu Sophie se débattre avec sa culpabilité ? A-t-il senti le poids du silence de Nathan ? Ou a-t-il simplement suivi l’intrigue jusqu’à la dernière page, comme on regarde défiler des sous-titres ?

L’article de l’UNIGE souligne que cette perte d’immersion est le symptôme d’une délégation de nos facultés cognitives aux algorithmes, mettant en péril ce qui devrait être la méta-compétence du 21e siècle : l’attention.

Le style, victime collatérale de l’immédiateté


À force de vouloir être traduit vite et adapté en série, le texte perd sa texture. Le danger est l’uniformisation vers une prose transparente qui s’efface totalement derrière l’action. Mais le style n’est pas un ornement inutile. C’est ce qui différencie un roman d’une notice de montage de meuble suédois.

Quand j’écris une scène, je passe souvent plus de temps sur le rythme d’une phrase que sur l’action elle-même. La virgule qui retarde la chute. Le mot qui sonne mal et qu’il faut remplacer trois fois avant de trouver le bon. Ce travail-là, invisible, est précisément ce que le binge-reading efface.

Si tout est lissé pour satisfaire l’algorithme, il ne reste qu’une décharge de dopamine éphémère, vite remplacée par le prochain « hit ».

La performance au détriment de la résonance


Le binge-reading transforme la lecture en trophée social. On affiche ses scores sur les réseaux, on dévore des blockbusters calibrés par la publicité. J’ai vu des lectrices m’écrire, fières d’avoir terminé mes deux tomes en un week-end. Je ne juge pas ce plaisir, je le comprends même, je l’ai ressenti moi-même devant certains romans de Stephen King. Mais le thriller psychologique devrait être une résistance au bruit du monde, pas une participation de plus à la course.

L’autoédition m’offre cette liberté précieuse : ne pas sacrifier la texture au profit du tempo. Je n’ai pas de comité éditorial pour m’imposer un format calibré. Je veux que vous puissiez trébucher sur une virgule, que vous posiez le livre parce qu’une phrase a fait vibrer une corde trop sensible.

Retrouver le goût de l’épaisseur


Le passage du « vin de garde » au « sirop de glucose » n’est pas une fatalité, c’est un choix. Michel Desmurget, dans Faites-les lire !, rappelle que la littérature est une machine à fabriquer de l’intelligence, à condition de lui laisser le temps d’infuser.

La littérature a ceci de supérieur aux écrans qu’elle exige une collaboration. Si l’auteur coupe tout ce qui dépasse pour être « bingeable », il retire au lecteur sa part d’imaginaire. Ce qui compte, ce n’est pas le nombre de livres que vous avez traversés, mais le nombre d’histoires qui vous ont véritablement marqués, habités et, parfois, transformés.

Au bout du compte, un roman est comme une maison qu’on visite trop vite : on en retient la couleur des murs, jamais l’odeur du bois ni le grincement des marches.

Reste à savoir si vous voulez visiter, ou si vous voulez habiter.

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