
La Dernière Case
Camille coupa le moteur au bout de la piste forestière, là où le goudron de la route menant au Col de la Colombière cédait la place à la caillasse.
Les phares s’éteignirent. La nuit d’octobre s’abattit sur le capot d’un seul bloc. Épaisse, mouillée. Chargée d’humus et de feuilles en décomposition. Aucune lumière ne parvenait jusqu’ici. Pas même celle d’une vieille ferme isolée. Rien que le noir du ciel, découpé par l’échine immuable des montagnes.
Elle resta assise, les mains sur le volant, le regard rivé sur la masse sombre de la forêt. Là-haut se cachait l’ancien orphelinat. La jeune femme détestait l’urbex. Les bâtiments abandonnés, les planchers douteux, les photos jaunies trouvées au fond des tiroirs. Elle n’avait jamais compris ce besoin d’entrer dans des lieux qui ne demandaient qu’une chose : qu’on les laisse tranquilles. Mais c’était ici que menait la photo.
Milo avait disparu depuis six jours.
Six jours de silence. De doutes et d’angoisse. Six nuits qu’elle ne dormait plus que par lambeaux, le téléphone sur l’oreiller, sursautant à chaque vibration.
Les gendarmes avaient parlé d’un adulte libre de ses mouvements, puis d’un possible besoin de prendre du recul. Elle n’en avait pas cru un mot. Milo et elle étaient jumeaux. En vingt-sept ans, ils n’avaient jamais laissé passer trois jours sans un appel, un texto ou une photo idiote. Milo aurait pu partir sans prévenir ses collègues, leur mère, la terre entière. Mais pas sans la prévenir, elle.
Dans le porte-gobelet, le café refroidissait. Elle n’avait dit à personne qu’elle montait ici cette nuit. Pas même à Jade, à qui elle avait simplement montré la photo et évoqué brièvement le lieu. À minuit passé, sa colocataire l’avait regardée enfiler son blouson et quitter leur appartement de Cluses sans poser de question.
Camille avala le breuvage froid en grimaçant, attrapa la lampe torche sur le siège passager puis sortit.
Elle s’engagea d’un pas rapide sur le sentier qui grimpait entre les troncs. Ses baskets dérapaient sur les feuilles de hêtre détrempées ; elle se rattrapait parfois aux branches basses pour ne pas chuter. Devant elle, le faisceau de la lampe taillait la nuit en morceaux, découvrant des silhouettes menaçantes. Une souche. Un rocher. Une branche. Chaque élément lui paraissait, l’espace d’une seconde, aussi terrifiant qu’un homme qui se serait tapi là, à l’attendre, prêt à fondre sur elle. Elle se forçait à sourire de sa propre bêtise. Des ombres. Rien que des ombres.
Le grillage surgit d’un coup. Un panneau pendait de travers, criblé de plombs de chasse.
PROPRIÉTÉ PRIVÉE. DANGER.
Derrière, l’ancien orphelinat dressait sa façade devant un ciel sans lune, aussi noir que la forêt qui l’avalait. Trois étages de fenêtres vides. Éventrées.
Elle longea la clôture jusqu’à trouver un passage. Une déchirure dans le treillis, à hauteur de genou. Un lambeau de tissu gris était resté accroché à une pointe de métal. Camille le décrocha et le roula entre ses doigts. Du coton molletonné. Elle le porta à son visage sans réfléchir. Il sentait la pluie, la rouille et, très loin dessous, la lessive à la lavande que leur mère achetait par barils entiers depuis trente ans. Milo.
Elle le glissa dans sa poche et se faufila sous le grillage. Arrivée devant le portail d’entrée, elle sortit son téléphone pour observer une dernière fois la photo. Celle qu’elle avait reçue à 22 h 07, du portable de Milo, six jours après sa disparition.
Elle avait agrandi l’image cent fois, jusqu’à ce que les pixels se défassent. Milo debout au milieu d’une cour, sourire en coin, le pouce levé vers l’objectif. Derrière lui, une façade crevée. Des fenêtres béantes, alignées comme des orbites creuses. Une seule, au premier étage, avait gardé son carreau, qui miroitait faiblement. Sous ses pieds, presque effacée par la poussière, une marelle tracée à la craie. Et ce message :
« Regarde ce qu’on a trouvé. Tu te souviens ? »
Bien sûr qu’elle se souvenait. La cour de l’immeuble, à Marnaz. Une craie chipée à l’école, une marelle tracée de travers sur le bitume. Et Milo qui sautait dans la dernière case à pieds joints en hurlant « Maison ! » Chez eux, le Ciel ne s’était jamais appelé le Ciel.
Mais il y avait ce on. Depuis 22 h 07, elle retournait ce mot dans tous les sens.
On.
Milo faisait toujours ses sorties seul. Toujours. Pourtant quelqu’un avait pris la photo. Alors qui était-ce ?
Camille avait rappelé. Dix fois. Mais elle tombait systématiquement sur la messagerie. Alors elle avait répondu au texto. Mais à côté de son SMS, il n’y avait qu’un seul petit trait gris, indiquant que le téléphone de Milo n’avait toujours pas reçu le message. Il devait être hors connexion.
Il lui avait fallu une heure, penchée sur des forums d’urbex, pour mettre un nom sur la façade. L’ancien orphelinat du Reposoir. Elle n’avait pas appelé la gendarmerie. Elle savait ce qu’on lui répondrait devant un selfie, un sourire en coin et un pouce levé : votre frère va très bien, madame.
Le portail en fer du bâtiment ne tenait plus que par un gond. Elle le poussa du bout des doigts. Le grincement du métal rebondit sur les pierres du porche et mourut quelque part au fond du passage voûté. Elle s’immobilisa. Attendit. Rien ne vint. Alors, elle se glissa à l’intérieur.
Le hall sentait le plâtre mouillé et la fiente de pigeon. Son faisceau glissa sur des tags, des noms, des dates puis sur une inscription, plus ancienne, gravée au couteau dans la peinture verte, à hauteur d’enfant.
JE VEUX RENTRER.
Camille détourna la lampe. Sur sa droite, un escalier montait vers les étages, la rampe arrachée. Elle hésita. Si Milo était encore ici, blessé, incapable de répondre au téléphone, il avait dû trouver refuge dans une chambre. Il n’était certainement pas dehors à l’attendre sous la pluie depuis six jours. La cour attendrait.
Elle gravit les marches en rasant le mur, là où le bois risquait moins de céder.
Le premier étage abritait un gigantesque dortoir. Deux rangées de sommiers métalliques, rouillés, alignés avec discipline. Sur le mur du fond, des traits horizontaux au crayon s’empilaient les uns au-dessus des autres. À côté de chacun, d’une écriture penchée, un prénom, une taille, une date. Jeannot, 1 m 21, mars 1951. Marie-Thé, 1 m 09, septembre 1953. Lulu, 1 m 32, juin 1958. Les toises des enfants qui avaient grandi ici. Elle passa le pouce sur le dernier trait, le plus bas, celui qui ne comportait ni taille ni prénom. Seulement une date. 17 octobre 1964.
Soudain, au-dessus de sa tête, une porte se referma. Sans claquer. Elle perçut très distinctement le clic du pêne qui retrouve discrètement sa gâche. L’air resta bloqué dans sa poitrine. Elle éteignit sa lampe. Le noir l’enveloppa.
Camille serra les mâchoires pour ralentir son souffle trop rapide. Le prénom de son frère lui monta aux lèvres. Elle le retint au dernier moment. Là-haut, quelqu’un avait pris soin de ne faire aucun bruit en refermant cette porte. Ça ne pouvait pas être Milo. Si ça avait été lui, il aurait appelé. Alors elle attendit. Compta jusqu’à trente. Puis recommença.
Rien.
Ou alors… si. Elle percevait quelque chose qui provenait d’en bas. Comme un murmure. Un gémissement.
Sans réfléchir, elle ralluma sa torche puis redescendit les marches, sans un regard pour les étages supérieurs. Mais ses pas résonnaient trop fort. Chaque éclat de verre cédant sous ses semelles semblait retentir avec une force décuplée. Comme si on la forçait à annoncer sa visite. Et dès qu’elle s’arrêtait, le silence revenait d’un bloc, encore plus oppressant qu’avant.
Cet endroit me fiche la frousse. Il faut que je retrouve Milo au plus vite et que je me tire d’ici !
Elle atteignit le rez-de-chaussée et s’engagea dans un large couloir d’où le gémissement semblait provenir. Le passage déboucha sur une double porte en chêne, gonflée d’humidité. Au-dessus du linteau, on avait arraché une croix. Il n’en restait que l’empreinte, plus claire sur le plâtre.
La chapelle.
Camille poussa un battant. Elle éclaira les bancs renversés, les prie-Dieu éventrés et les vitraux crevés dont ne subsistaient que des éclats bleus et rouges sertis dans le plomb. Au fond, l’autel. Sur le mur juste au-dessus, la silhouette pâle d’un crucifix, disparu lui aussi.
Elle remonta l’allée centrale, sursauta lorsqu’elle croisa la queue épaisse d’un rat caché sous un banc, puis la découvrit. Sur le rebord du bénitier, à deux mètres d’elle.
Une cigarette.
Posée en équilibre sur la pierre, la cendre encore longue, intacte. Un filet de fumée montait du bout incandescent, parfaitement droit dans l’air immobile.
Camille ne bougea plus.
Derrière l’autel, dans la sacristie, une lumière s’alluma.
Un faisceau blanc, puissant, jaillit soudain dans la nef, balaya le mur du fond et glissa sur les bancs. Des pas lents et lourds l’accompagnèrent. Des pas qui ne se pressaient pas. Des pas qui connaissaient parfaitement l’endroit.
Camille coupa sa lampe et se jeta dans le confessionnal. Le bois vermoulu gémit sous son poids. Elle tira le rideau, grimpa sur le banc pour soustraire ses jambes à la vue puis plaqua une main sur sa bouche.
Les pas descendaient l’allée. Ils se rapprochaient. Le faisceau passa devant la grille ajourée. Pendant une seconde, des losanges de lumière lui dessinèrent un masque sur le visage, puis ils s’effacèrent. Sous le frottement des semelles, la jeune femme perçut autre chose. Un fredonnement. Grave, à peine audible. Une mélodie de quatre notes qui revenait sans cesse.
Une comptine.
Les pas s’arrêtèrent à hauteur du bénitier. Une profonde inspiration fit crépiter le tabac qui se consumait dans la cigarette. Camille perçut ensuite un bref grésillement et comprit que le mégot venait d’atteindre l’eau croupie au fond de la vasque.
Le fredonnement reprit, gravit un escalier en colimaçon quelque part derrière l’autel, puis disparut.
Camille resta cachée longtemps. Ses cuisses tremblaient et son cœur cognait jusque dans ses dents. Quand elle se releva enfin, elle ne ralluma pas. Une paume sur le mur, elle avança à tâtons jusqu’à une porte latérale qui donnait sur l’extérieur. Ce n’est qu’une fois dehors qu’elle s’autorisa à respirer à grandes goulées.
La cour principale s’étendait sous le ciel noir, enserrée par les quatre ailes du bâtiment. Le vent charriait l’odeur de la forêt et faisait battre un volet plus haut.
Camille ralluma, une main en coupe sur la lentille, et dirigea le faisceau vers le sol.
La marelle surgit au bout du rayon, à quelques mètres. La jeune femme fronça les sourcils et s’approcha. Sur la photo de Milo, il fallait plisser les yeux pour deviner les cases sous la poussière. Ici, les traits se détachaient nettement sur les pavés sombres.
Elle s’accroupit. Une fine poudre de craie s’était déposée de part et d’autre des lignes. Personne ne l’avait encore piétinée. Au pied de la dernière case, le bâton de craie gisait, cassé en deux. Elle effleura un tracé du bout de l’index. Son doigt revint blanc.
Quelqu’un a redessiné la marelle. Après que Milo y est passé. Cette semaine. Cette nuit, peut-être.
Les chiffres à l’intérieur du dessin se succédaient, tracés d’une main appliquée, presque scolaire. Un. Deux. Trois et quatre côte à côte. Cinq. Six et sept. Huit. Et tout en haut, dans l’arrondi, quatre lettres.
CIEL.
Sur la photo, Milo avait le pied posé sur cette case.
Le bon sens lui disait de repartir. De redescendre jusqu’à la voiture, de rouler jusqu’à retrouver du réseau et d’appeler la gendarmerie.
Le bon sens avait déjà attendu six jours.
Camille posa le pied sur la Terre. Puis dans la case suivante. Elle suivit le chemin de son frère, une case après l’autre. Elle ne savait pas ce qu’elle cherchait. Un angle. Un détail que la photo ne montrait pas.
Quand elle atteignit le chiffre huit, elle entendit le gravier crisser derrière elle. Tout proche.
Elle n’eut pas le temps de se retourner.
Le vent cessa. Une pression sourde lui écrasa les tympans. Une odeur de cire, de savon noir et de choux s’enroula autour de son corps.
Puis le CIEL l’avala tout entière.
Un pâle soleil d’automne tombait sur les pavés. La cour était pleine d’enfants.
Des garçons jouaient aux billes contre un mur fraîchement blanchi à la chaux. Deux fillettes faisaient tourner une corde à sauter. Plus loin, une femme en cornette claquait dans ses mains pour rappeler l’ordre.
Camille écarquilla les yeux. Plus de ruines. Plus de nuit. Plus de lampe. Ses mains étaient vides. Son téléphone avait disparu. Seuls ses vêtements n’avaient pas changé.
— Vous pouvez vous pousser ?
Un petit garçon se tenait devant elle. Huit ans, peut-être neuf. Culotte courte, un tricot gris reprisé aux coudes, des chaussettes tirebouchonnées sur des mollets écorchés. Il serrait un caillou plat entre ses doigts.
— Hé ! Vous pouvez vous pousser ? Vous êtes sur la Maison, ajouta-t-il en désignant la marelle.
La Maison. Personne au monde n’appelait la dernière case comme ça. Personne, sauf Milo et elle.
Camille recula d’un pas. Le garçon levait vers elle des yeux sombres. Elle reconnut la petite cicatrice au-dessus de son sourcil droit. Une virgule rose, à peine boursouflée. Elle en connaissait l’origine. Un vélo trop grand, une descente vers Le Mont-Saxonnex, l’été de leurs sept ans. La tête de Milo sur ses genoux et le sang qui lui poissait les doigts. Comment est-ce possible ?
— Que… Comment t’appelles-tu ?
Il pencha la tête sur son épaule gauche, la bouche pincée.
Ce geste… À vingt-sept ans, Milo le faisait encore chaque fois qu’il ne comprenait pas bien ce qu’on attendait de lui.
— Milo.
Le ventre de Camille se contracta. Elle s’accroupit à sa hauteur. Aucun doute n’était possible. Le nez un peu trop fin, les ongles rongés jusqu’à la chair, les cils trop longs pour un garçon…
— Milo, mais… Quel âge as-tu ?
— Neuf ans et demi. Presque dix, répondit-il fièrement.
Camille se releva trop vite. La cour tangua. Elle prit appui sur ses cuisses et poursuivit :
— Et ta sœur ? Ta sœur Camille, où est-elle ?
Il secoua la tête puis gratta une croûte sur son genou.
— J’ai pas de sœur.
Une ombre noire s’interposa entre eux. La religieuse. Elle avait traversé la cour sans un bruit et se tenait devant la jeune femme, la paume dressée.
— Mademoiselle, s’il vous plaît.
Sa voix était calme, mais ses yeux indiquaient le contraire. Ils allaient de Camille au garçon, du garçon aux fenêtres du premier étage, puis revenaient à la jeune femme.
— Vous ne devriez pas être ici, ajouta-t-elle.
— Ce garçon. Comment… Comment est-il arrivé jusqu’ici ?
La sœur posa une main sur l’épaule de Camille. Ses jointures blanchirent.
— Vous devez partir d’ici.
— Je vous en prie. Je veux seulement savoir comment ce garçon est arrivé là.
Derrière, les deux fillettes jouaient toujours. Le chanvre de la corde à sauter fouettait les pavés à intervalles réguliers. Un, deux. Un, deux.
— On l’a trouvé au bord de la route, en contrebas.
Un, deux. Un, deux.
— Quand ?
— Ce matin.
Un, deux. Un, deux.
— Ce matin ? Mais… quel jour sommes-nous ?
— Samedi. Samedi, 17 octobre.
— 17 octobre de quelle année ?
La religieuse prit le temps d’examiner le blouson de Camille, la fermeture éclair, les baskets maculées de la boue du sentier. Ses doigts trouvèrent le chapelet pendu à sa ceinture et se mirent à en égrener les grains.
Un, deux. Un, deux.
— De quelle année ? reprit Camille, criant presque.
— 1964, voyons, répondit la sœur d’un air inquiet. Mais qui êtes-vous, mademoiselle ? Et que faites-vous dans cet orphelinat ?
Camille eut un rire bref qui mourut aussitôt dans sa gorge. 1964 ? C’est du délire ! Moi, je crois plutôt que j’ai dû tomber et m’évanouir. Oui, c’est sûrement ça. Ma tête a heurté les pavés de cette fichue cour et je suis allongée surla marelle. Au beau milieu de la nuit. La marelle !
— Milo, Milo, dis-moi, pourquoi as-tu dessiné ça ?
Le garçon regarda le sol en haussant les épaules.
— C’est pas moi. Elle était déjà là. Moi, je veux juste aller jusqu’à la Maison.
— Et pourquoi veux-tu aller là-bas ?
— Parce qu’après, je rentre.
— Tu rentres ? Mais où ça ?
Il sourit. Il lui manquait une incisive.
— Chez nous.
— Allez, ça suffit maintenant, coupa la religieuse. Il faut rentr…
Elle s’interrompit. Son regard venait encore de filer vers le premier étage. Derrière une fenêtre, là-haut, un rideau s’était écarté. Une silhouette d’homme se tenait là, à contre-jour. On ne distinguait que le relief d’un col et l’armature d’une paire de lunettes. L’ombre ne bougeait pas. Le reflet de ses verres restait braqué dans leur direction.
Les grains s’immobilisèrent entre les doigts de la religieuse. Elle laissa le chapelet retomber contre sa robe et se mit à remuer les lèvres sans bruit.
Soudain, une cloche retentit quelque part. Les billes ainsi que la corde à sauter disparurent dans les poches et les enfants filèrent vers le bâtiment en rangs serrés, silencieux, la tête basse.
Milo hésita à les rejoindre.
— Il descend, souffla la religieuse lorsque le rideau à la fenêtre retomba.
— Quoi ? Qui descend ?
La sœur ne répondit pas. Elle s’agenouilla devant l’enfant, rajusta le col de son tricot avec des gestes précipités, puis leva les yeux vers Camille. Toute sévérité avait déserté ses traits. Sous la cornette, il ne restait qu’une femme aux lèvres blêmes.
— Emmenez-le.
— Quoi ?
— Je ne peux pas tous les protéger. Je vous en prie, emmenez-le avec vous.
La religieuse courut rejoindre les enfants et disparut avec eux à l’intérieur. La cour venait à peine de se vider quand, derrière la porte, un escalier de bois se mit à craquer. Des pas lents. Lourds. Le même rythme. Le même poids. Et par-dessous, à peine audibles, les mêmes notes fredonnées.
Un frisson glacé remonta le long de la nuque de Camille. Elle s’empara de la main de Milo.
— Viens.
— Non, je dois finir mon jeu d’abord.
Les pas venaient d’atteindre le bas de l’escalier. Elle jeta un regard autour. Le portail de la propriété était fermé par une chaîne et les murs étaient beaucoup trop hauts pour être escaladés, surtout avec un enfant de neuf ans. La seule issue restait la porte qui menait vers l’intérieur du bâtiment. Celle d’où l’homme allait surgir d’un instant à l’autre.
Elle n’avait nulle part où courir. Nulle part où se cacher.
Ses yeux revinrent à la marelle. C’était par là qu’elle était arrivée. Une idée insensée monta en elle. Il fallait faire le chemin en sens inverse. Aller jusqu’au Ciel. Avec Milo. N’importe quel autre jour, elle en aurait ri. Un simple jeu de gamins. Mais la case du haut luisait sous le soleil pâle d’octobre, d’un blanc presque aveuglant, et rien dans cette cour ne lui paraissait plus solide que ces quelques traits de craie.
— OK. Alors on finit ensemble. Tous les deux.
Il secoua la tête.
— Mais non, ça se joue pas comme ça.
— Eh bien, aujourd’hui, si.
Elle prit le caillou et le lança dans la première case. Ils sautèrent à cloche-pied. Ensemble.
Case deux. Trois et quatre. Cinq.
Dans leur dos, la porte de la cour gémit sur ses gonds.
Six et sept.
Les notes fredonnées se rapprochèrent.
Huit.
Puis ce fut le silence.
Camille se figea. La main de Milo était glacée dans la sienne.
— J’ai peur.
Elle aurait voulu lui répondre que tout irait bien. Qu’elle savait ce qu’elle faisait. Qu’ils allaient rentrer chez eux, retrouver leur mère et l’appartement de Marnaz qui sentait bon la lavande. Mais elle n’en eut pas le temps.
Derrière eux, le gravier crissa. L’homme était tout près.
Elle serra la petite main.
— On y va !
Ils sautèrent. Leurs pieds touchèrent le Ciel.
Et le monde bascula.
Elle inspira bruyamment une goulée d’air froid, chargée de mousse et de pierre mouillée.
Elle était couchée sur les pavés de la cour. La nuit était là. Sa lampe roulait encore à quelques centimètres de sa main, le faisceau tournoyant par à-coups, puis s’immobilisa contre un trait de craie.
Camille se redressa sur un coude. Une douleur sourde pulsa à l’arrière de son crâne. Elle y porta les doigts. Ils revinrent poisseux.
— Milo ?
Rien.
— Milo !
Sa voix ricocha contre les quatre façades. La porte latérale était entrouverte. Les fenêtres, béantes. Il n’y avait personne.
Elle resta à genoux, le souffle court, luttant pour démêler le sens de tout ce qu’elle venait de vivre.
Un gémissement de douleur s’éleva soudain derrière un banc de pierre.
Elle pivota. Une silhouette gisait sur le flanc, un bras replié sous la tête. Jean sombre. Sweat gris déchiré à l’épaule. Barbe de plusieurs jours.
— Milo ?
Elle fut sur lui avant même qu’il puisse répondre. Elle l’attrapa par les épaules et le serra contre elle. Il sentait la terre, la sueur, la cave. Il resta raide une seconde, puis ses bras se refermèrent sur elle.
— Ça va, souffla-t-il. Ça va.
Elle recula pour le regarder.
— Ça fait six jours que je te cherche partout.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Tu as disparu depuis six jours, Milo. Six putains de jours !
Il passa une main sur son visage, du front jusqu’au menton.
— Sérieux ? Non, non… Ça fait… je sais pas, je dirais deux heures. Trois, tout au plus. T’es tombée sur la tête ou quoi ?
— On peut dire ça.
Elle l’aida à se lever et à traverser la cour. Au moment d’atteindre l’angle de l’orphelinat, elle leva les yeux vers le premier étage.
Toutes les fenêtres étaient noires. Sauf une. La vitre intacte. Et derrière, une lueur jaune, minuscule, qui vacillait.
Camille s’arrêta net. Elle reconnaissait cette fenêtre. Le rideau écarté. Mais tout cela n’avait été qu’un rêve, un choc contre les pavés, des images fabriquées par un cerveau à bout de forces. N’est-ce pas ? Alors comment se faisait-il que cette vitre ait survécu à des décennies d’abandon ? Et puis qui allumait une bougie dans une ruine en plein milieu de la nuit ?
Les réponses se trouvaient peut-être là-haut. Ce qui était arrivé à Milo, ce qui lui était arrivé, à elle. Il suffisait de retraverser le bâtiment, de trouver l’escalier, de monter.
La lueur vacilla. Une ombre passa devant, si vite qu’elle douta de l’avoir vue.
Milo gémit. Ses genoux se dérobaient. Il pesait sur sa sœur de tout son poids, les jambes molles. Camille raffermit son bras autour de sa taille et, sans quitter la fenêtre des yeux, l’entraîna à reculons vers le grillage.
Elle retrouva sa voiture là où elle l’avait laissée, au bout de la piste. Milo s’effondra sur le siège passager. Elle se pencha par-dessus son frère pour attacher sa ceinture de sécurité, ainsi qu’on le fait pour un enfant. Le déclic de la boucle lui arracha un sanglot qu’elle ravala aussitôt.
Elle démarra. Le tableau de bord s’illumina d’un coup. Trois heures douze. Elle poussa le chauffage à fond. La soufflerie cracha une odeur de poussière brûlée, puis un air tiède embua le pare-brise qu’elle essuya d’un revers de la manche.
La route descendait en lacets serrés vers la vallée. Des nappes de brouillard stagnaient dans les épingles, si denses que les phares s’y enfonçaient sans rien éclairer. Les catadioptres des bornes surgissaient à la dernière seconde, deux yeux rouges, puis s’éteignaient. Sous le rétroviseur, le petit sapin désodorisant se balançait à chaque virage.
Milo ne disait rien. Sa tempe reposait contre la vitre. Son souffle y dessinait un rond de buée qui grandissait, rétrécissait, grandissait.
— Tu te souviens de quelque chose ?
Pas de réponse.
— Milo. Tu te souviens de quelque chose ? Qui était avec toi là-bas ? Qui a pris la photo ?
Le rond de buée grandit. Rétrécit.
À la sortie de la forêt, son téléphone se mit à vibrer. Une fois. Deux fois. En rafale. Le réseau était revenu. Dix-sept appels manqués.
Maman.
Elle pressa le bouton sur le volant. La sonnerie emplit l’habitacle, puis la voix de sa mère jaillit, éraillée de fatigue.
— Camille ? Mais Camille, où es-tu ? Ça fait des heures que…
— Ça va, maman, ça va. T’inquiète pas.
Sa propre voix tremblait. Elle jeta un coup d’œil sur sa droite. Milo n’avait pas bougé, la tempe toujours collée à la vitre, le visage baigné par les lueurs du tableau de bord. Il ne semblait même pas entendre la voix de leur mère.
— Je l’ai retrouvé.
Un silence. Un grésillement sur la ligne.
— Retrouvé qui ?
Camille fronça les sourcils.
— Milo.
Un autre silence. Plus long. Elle entendait sa mère respirer, tout près, à l’intérieur même de la voiture.
— Camille…
La voix s’était faite basse, prudente.
— Quoi ?
— Camille, qui est Milo ?
— Maman, arrête.
— Ma chérie, je ne comprends pas ce que tu me racontes.
— Mon frère. Milo. Mon frère jumeau.
La respiration de sa mère se brisa. Un hoquet, très bref.
— Mais Camille… Tu n’as pas de frère.
La jeune femme tourna lentement la tête. Le siège passager était vide. Sur le tissu, à l’endroit où Milo s’était assis, il ne restait qu’une fine poussière blanche. La ceinture était toujours bouclée. Tendue en travers du dossier. Sur rien.
Le virage arriva trop tôt. Elle le vit au dernier moment. Et avec lui la glissière qui jaillit du brouillard.
Camille écrasa la pédale de frein. Les roues bloquèrent sur les feuilles mortes. La voiture partit en travers, avec une lenteur obscène. Les phares balayèrent le vide, les cimes des sapins en contrebas. Puis les lumières de Cluses endormie basculèrent dans le ciel.
Le choc. Le métal qui se plie. Le pare-brise qui explose en grêle. L’airbag qui frappe le visage. Le monde tourna une fois, deux fois. Puis, plus rien ne bougea. Camille pendait la tête en bas, la sangle lui sciant la poitrine. Du sang coulait de ses cheveux.
Quelque part dans la carcasse, la voix de sa mère continuait d’appeler.
— Camille ? Camille, réponds-moi…
La jeune femme se sentit soudain très fatiguée. Ses paupières papillonnèrent. Avant de sombrer, elle aperçut, entre les troncs, une lumière approcher. Un faisceau blanc, puissant, qui avançait sans se presser. Le bruit de pas dans les feuilles.
Et celui, plus net, de quatre notes fredonnées.
Elle ouvrit les yeux sur un plafond blanc. Au-dessus d’elle, une tache d’humidité s’étalait sur une dalle. Elle la fixa longtemps avant de comprendre ce qu’elle regardait. Sur sa gauche, une machine égrenait ses bips avec une régularité de métronome. L’air sentait le désinfectant et la purée tiède.
Elle voulut tourner la tête, mais une minerve l’en empêchait. Elle fit rouler ses yeux. Discerna une perfusion, une fenêtre et, plus loin derrière la vitre, le massif du Bargy qui barrait l’horizon.
Une main serra la sienne. Sa mère. Les cheveux défaits, le gilet boutonné de travers. Elle souriait et pleurait en même temps. Des larmes ruisselaient sur les cernes qui dévoraient la moitié de son visage.
— Doucement, ma chérie. Doucement. Tu es à l’hôpital. Tu as eu un accident.
Camille essaya de parler. Sa gorge n’était plus que du papier de verre.
— Milo…
— Il est là. Il est descendu se chercher un café.
Camille ferma les yeux. Un nœud dans sa poitrine se desserra.
Ensuite, sa mère raconta tout, en lui caressant le dos de la main. Les gendarmes qui avaient retrouvé la voiture à l’aube, sur le toit, trente mètres sous la route. Milo, allongé sur la banquette arrière, une entaille au front, déshydraté et incapable de dire où il avait passé ces six jours. On l’avait recousu, perfusé, il allait bien. Leurs deux téléphones, en revanche, restaient introuvables. Ce n’était pas grave. On en rachèterait.
Le médecin passa en fin de matinée. Un homme jeune, pressé, qui parla de commotion cérébrale, de plaie occipitale, de confusion post-traumatique. Après un choc pareil, précisa-t-il en griffonnant sur son dossier, le cerveau fabrique parfois des scènes entières à partir de presque rien. Une odeur. Un son. Un mot. Un chiffre aperçu quelque part. Il ne fallait pas chercher à leur donner un sens. Ça passerait.
Milo entra peu après, deux gobelets en plastique à la main. Un pansement lui barrait le front. Il portait toujours son sweat gris, déchiré à l’épaule. Il déposa les cafés sur la table de chevet, approcha une chaise puis s’assit contre le lit, les coudes sur le matelas.
— T’as une sale tête, dit-il.
— Toi aussi.
Il rit.
— Milo, tu te souviens de quelque chose ?
Il secoua lentement la tête.
— Non. Juste la cour. La marelle. Une photo qu’on m’a envoyée pour me dire de venir. Après ça…
— Qui t’a envoyé la photo ?
Il pencha la tête vers son épaule gauche.
— J’sais plus, Cam. Je sais vraiment plus.
Milo tendit le bras vers un gobelet. La manche de son sweat remonta, dévoilant un morceau de peau qui avait viré au jaune autour d’un petit point brun déjà cicatrisé. Un peu plus haut, un deuxième. Camille fronça les sourcils.
— Ils t’ont fait une prise de sang ?
Il baissa les yeux sur son bras. Le fixa un long moment, la mâchoire crispée. Puis il tira sa manche jusqu’au poignet.
— Sûrement.
Elle n’insista pas.
Les heures passèrent. Le cauchemar s’effilocha. La religieuse, le garçon en culotte courte, la ceinture tendue sur le vide.
Des lambeaux de brume que le jour dissipait.
À Cluses, Jade n’avait pas quitté l’appartement de la journée.
Elle était restée sur le canapé, enroulée dans le plaid de Camille, le téléphone posé sur la cuisse. Sur la table basse, deux tasses. La sienne, vide, et celle qu’elle avait préparée pour Camille vers huit heures, lorsqu’elle avait entendu une voiture ralentir dans la rue. Le thé avait pris une couleur de rouille.
Jade avait appelé onze fois. Onze fois la même messagerie, la même voix enjouée, enregistrée un jour d’été. C’est Camille, laissez-moi un message, je vous rappelle. À midi, elle avait cherché le numéro de la gendarmerie de Cluses, puis reposé le téléphone. Pour dire quoi ? Que sa colocataire était partie à minuit, sans dire où ? Elle savait déjà ce qu’on lui répondrait.
Le jour baissait quand le téléphone vibra contre sa cuisse.
Camille.
Jade se redressa si vite qu’elle faillit se prendre les pieds dans le plaid qui glissait sur le parquet.
Une photo. La cour d’un bâtiment en ruine, sous un ciel noir. Des fenêtres crevées. Au sol, une marelle tracée à la craie, d’un blanc presque phosphorescent dans le faisceau d’une lampe torche. Et au milieu, de dos, debout dans la dernière case, Camille. Son blouson. Ses cheveux attachés à la va-vite.
Jade connaissait cette cour. La veille au soir, Camille lui avait mis la photo sous le nez, les mains tremblantes : la même cour, avec Milo au milieu. Une heure plus tard, elle lui avait annoncé le nom du lieu, d’une voix blanche. L’orphelinat du Reposoir.
Sous la photo, un message.
« Regarde ce qu’on a trouvé. Tu te souviens ? »
Jade fronça les sourcils. On. Camille était partie seule. Pourtant quelqu’un avait pris cette photo.
Elle relut le message. Se souvenir de quoi ? Elle n’avait jamais mis les pieds là-haut.
Ses doigts tapèrent tout seuls. « T’es où ? Tu vas bien ? Pourquoi tu réponds pas ? » Elle appuya sur envoyer. Attendit.
À côté de son message, un seul petit trait gris.
Dans la rue, les réverbères s’allumèrent un à un. Jade ramassa le plaid, le jeta sur le canapé et attrapa ses clés de voiture. La main sur la poignée, elle écrivit un dernier texto.
« J’arrive. »
Cette fois, deux petits traits s’affichèrent sous son message.
Puis ils virèrent au bleu.
Je serais curieuse de savoir comment vous avez vécu cette fin.
Une impression, une théorie, un détail qui vous a marqué ? Vous pouvez me laisser quelques mots juste dessous.



J’adore……………………..
Merci pour ce commentaire court mais éloquent !
Tu maîtrises l’art de la nouvelle aussi bien que celle du roman. Et pourtant ce n’est pas donné à tous les auteurs. Nous laisser sur notre faim comme ça… que tu es cruelle. Je viens juste de la finir et je n’ai pas encore de théorie mais je vais laisser mon cerveau triturer tout ça et je te dirai si j’ai une idée.
Merci beaucoup Sandra, ton message me fait vraiment plaisir.
Et oui… j’avoue que j’ai pris un certain plaisir à écrire cette nouvelle autant qu’à laisser le lecteur avec une petite frustration.
J’aime les fins qui continuent à travailler dans la tête une fois la dernière ligne passée.
Alors surtout, laisse ton cerveau triturer tout ça… et si une théorie te vient, je veux absolument la connaître. 🖤