Pourquoi mon vécu est mon salut dans l’écriture

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Mel Eskera
février 4, 2026 |

Pendant longtemps, j’ai cru qu’écrire un thriller psychologique exigeait une forme d’exil hors de soi. Je pensais, avec une naïveté presque touchante, qu’un bon auteur devait être un démiurge capable de bâtir des mondes ex nihilo, sans jamais laisser transparaître les coutures de sa propre existence.

Mais j’ai fini par comprendre que cette erreur fatale de vouloir tout inventer était précisément ce qui pouvait tuer ma créativité. Pour donner vie à mes personnages, il fallait que je puise dans mon propre réservoir. Dans mon propre vécu.

Le piège de l’invention pure

Lors de la rédaction de mes premières notes, je luttais contre une forme de culpabilité, sortie de je ne sais où, qui me susurrait : si tu utilises un décor familier ou une conversation entendue, ce sera la preuve que tu manques d’imagination. Alors je me suis épuisée à construire des univers inconnus, des villes où je n’avais jamais mis les pieds et des psychologies de personnages dignes d’un journal de presse à sensation.

Le problème, c’est qu’à force, mon récit s’effondrait ; l’émotion semblait avoir été fabriquée en laboratoire ; les personnages étaient de pales copiés-collés de seconds rôles en carton-pâte. Rien ne sentait le vécu, rien ne transpirait. Tout paraissait factice, simple. Inutile.

Alors, pour sortir de cette impasse, j’ai accepté d’ouvrir les vannes de mon propre vécu.
De puiser dans mes souvenirs et fouiller mes propres démons. J’ai pris le temps de me souvenir et de rappeler à moi des émotions, des sensations, des mots, des images.
Et la magie a opéré.

L’incarnation des personnages par le réel

L’une des plus grandes difficultés que j’ai rencontrées a été de donner de la profondeur à mes protagonistes. Ils étaient trop parfaits, ou au contraire trop sombres, trop noirs ou trop blancs. Alors qu’en vérité, on le sait, nous sommes tout « entre gris clair et gris foncé » (merci JJG !).

En me tournant vers des personnes réelles de mon entourage, en observant leurs tics de langage, leurs contradictions et leurs failles les plus agaçantes, j’ai enfin réussi l’incarnation des personnages. J’ai évité les « clichés » sans relief afin de permettre au lecteur (et surtout à moi-même, je dois bien l’avouer) de s’attacher à chaque protagoniste.
Et pour ne pas perdre la personnalité de chacun d’entre eux, ni leur façon de penser ou de s’exprimer, je me suis efforcée d’écrire tous les chapitres les concernant à la suite, sans me préoccuper de la time-line ou du fil narratif de l’histoire. Ça n’a pas été simple, il a fallu beaucoup d’organisation, mais cela a fonctionné.

La justesse émotionnelle, ou l’art de dire « vrai »

Il existe une différence fondamentale entre décrire une émotion et la faire ressentir. Pendant mes phases de doute, je me contentais de mots de dictionnaire pour parler de la tristesse ou de la trahison. Mais la justesse émotionnelle ne s’invente pas : elle se vit.
J’ai dû faire un travail d’introspection parfois douloureux pour aller chercher des émotions passées et les plaquer sur le cœur de mes héros. Si vous avez vécu une perte, une colère sourde ou une joie foudroyante, vous savez le raconter avec vérité. Ce transfert de sentiments fut un carburant puissant. Il a transformé mon texte en une expérience immersive.

C’est là que réside, à mon sens, la clarté narrative que tout auteur doit s’efforcer d’atteindre : la capacité à trier ses propres souvenirs pour ne garder que l’étincelle juste et vraie qui allumera le feu du récit.

Faire le pas de côté : romancer sans trahir

Attention toutefois : utiliser son vécu ne signifie pas écrire son autobiographie.
C’est sans doute la leçon la plus complexe que j’ai apprise. Il faut savoir faire le pas de côté, car le réel est souvent désordonné, ennuyeux ou trop complexe pour servir une intrigue de thriller.

Mon rôle d’autrice est de transformer ce matériau brut pour créer du drame. L’objectif est d’accentuer les traits, de modifier les issues, de simplifier les trames pour rendre l’expérience du lecteur plus forte que la réalité elle-même. Il s’agit de créer du « vrai », parfois plus intense que le quotidien. C’est en épurant les détails insignifiants de nos vies que l’on parvient à une structure narrative captivante. On ne cherche pas la précision historique de notre existence, mais la puissance symbolique de ce que nous avons traversé. Et sachez qu’épurer les détails n’a pas été une mince affaire pour moi. J’ai supprimé de nombreux paragraphes avant d’envoyer mon texte en publication, et si je le pouvais, j’en supprimerais encore beaucoup d’autres !

L’aveu final

Souvent, on me demande comment je fais pour maintenir une tension psychologique constante. La réponse est simple : je ne cherche plus à tout inventer. Je cherche à tout ressentir. Mon écriture est devenue un miroir déformant, mais un miroir tout de même. Le vécu n’est pas une limite, c’est le socle sur lequel se bâtit la fiction la plus percutante.
En acceptant cette vulnérabilité, j’ai non seulement terminé mes livres, mais j’ai aussi trouvé ma voix.

Aujourd’hui, alors que je travaille sur de nouveaux projets, je ne vois plus mon expérience personnelle comme une béquille, mais comme une arme de précision. Mon histoire est le meilleur carburant pour ma fiction. Chaque lieu familier que je décris devient un ancrage pour le lecteur. Chaque émotion sincère que je partage devient un pont entre son esprit et le mien.

L’authenticité n’est pas une option, c’est le moteur de ma création.

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