Ce qu’ils m’ont appris. Stephen King. Tatiana de Rosnay. Melissa Da Costa

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Mel Eskera
mai 26, 2026 |






Stephen King. Ou la découverte que les monstres vivent parmi nous


La première fois que j’ai lu Stephen King, c’était « Le Fléau ». Un pavé d’un nombre incalculable de pages. Je ne l’ai jamais rouvert. Pas parce qu’il m’avait déçue, mais parce que cette lecture-là était complète en elle-même, fermée sur sa propre densité.

Ce que « Le Fléau » m’a donné, c’est quelque chose que, du haut de mes treize ans, je n’avais jamais rencontré avant dans un roman : une galerie de personnages d’une richesse et d’une profondeur qui défiait toute attente. Des dizaines de protagonistes, chacun avec sa propre logique, ses propres peurs, son propre angle mort. Pas des figurants. Des êtres humains complets, fouillés, denses, dont on comprend les choix même quand on ne les approuve pas. C’était la première fois que je lisais ça.

Stephen King, Le Fléau

« Shining » est venu ensuite. Puis « Ça ». Puis ses nouvelles publiées sous le pseudonyme de Richard Bachman : « La Longue Marche », « Running Man ». King sous Bachman, c’est King dépouillé. King qui teste ses propres limites.

Tous ses livres ne m’ont pas autant accrochée, bien entendu. Ceux qui versent dans le fantastique pur ne sont pas mon territoire. Mais ce que j’aime chez King, c’est quelque chose de difficile à tenir sur la longueur : des personnages complexes qui ne sont ni bons ni mauvais. Juste humains. Comme nous.

Le Jack Torrance de « Shining » n’est pas un monstre. C’est un homme qui a peur de lui-même, qui aime sa famille et qui est en train de la détruire. Cette ambiguïté-là, King le fait mieux que personne. Et c’est exactement ce que j’ai cherché à faire avec les adultes de mon roman.

Ce que King ne fait pas. Et pourquoi ça m’a ouvert une porte


Il y a quelque chose que King ne fait pas, ou rarement, ou autrement. Il met peu les femmes en avant. Ses personnages féminins existent, certes. Ils ont de la substance, parfois de la force. Mais ils ne sont presque jamais le centre de ses intrigues. Ce manque-là, je l’ai senti sans pouvoir le nommer pendant longtemps. Et c’est Tatiana de Rosnay qui me l’a fait comprendre.

Tatiana de Rosnay. Ou la première fois que j’ai pleuré en lisant


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Tatiana de Rosnay, Elle s’appelait Sarah

« Elle s’appelait Sarah » m’a bouleversée. C’est la première fois que j’ai pleuré en lisant un livre. Pas des larmes de mélancolie douce. De vraies larmes. Le genre qui prend par surprise, qui monte avant qu’on ait eu le temps de se défendre, qui dit que quelque chose a atteint un endroit qu’on ne savait pas aussi vulnérable.

Ce que Tatiana de Rosnay fait avec ses personnages féminins, je ne l’ai trouvé chez personne d’autre. Ses femmes sont complexes, blessées, déterminées, contradictoires, courageuses et brisées, tout ça en même temps. Elles ont une vie intérieure qui n’a pas besoin d’être expliquée parce qu’elle est montrée. Je m’y reconnais à chaque fois. Et j’imagine que je ne suis pas la seule.

Melissa Da Costa. Ou la découverte qu’un roman peut être un road trip passionnant


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Melissa Da Costa, Tout le bleu du ciel

Il y a un troisième auteur dont je dois parler. Il n’appartient pas au même registre que King ou de Rosnay. Pas du tout même. Et c’est en cela qu’il est intéressant. Car je me suis laissée avoir, sans même me méfier.

« Tout le bleu du ciel » ne ressemble à rien de ce que j’avais lu avant. Un jeune homme de vingt-six ans atteint d’un Alzheimer précoce, une annonce sur internet, une inconnue au chapeau noir qui répond, un camping-car, les routes des Pyrénées. Un vrai road trip. Je n’en avais jamais lu. Je ne savais pas que ce format pouvait me plaire. Et encore moins me chambouler à ce point.

Joanne arrive fermée, effacée, couverte de noir, mutique. Et elle s’ouvre au fil des pages comme quelque chose qu’on n’attendait plus. Son histoire cachée est atroce et tellement vraie en même temps. L’une de ces histoires que l’on reconnaît sans l’avoir vécue.

J’ai pleuré à la fin. Pour la deuxième fois de ma vie de lectrice, après « Elle s’appelait Sarah ». Deux romans, deux autrices, deux fois des larmes que je n’avais pas vues venir.

Ce que Melissa Da Costa m’a appris, c’est que la tension narrative n’a pas besoin d’une intrigue policière pour tenir un lecteur. Elle peut tenir sur l’attachement pur. La révélation progressive de qui est vraiment Joanne est une leçon que je retrouve dans la façon dont j’ai construit les femmes des « Enfants du Salève ». Elles ne se révèlent pas d’un coup, mais couche par couche.

Le passé qui pèse. Et pourquoi les trois se rejoignent


Il y a une ligne invisible qui relie ces trois auteurs. Tous les trois écrivent sur ce qui reste. Ce qui ne se laisse pas enterrer. Ce qui remonte.

Chez King, ce poids prend une forme physique : les lieux qui se souviennent. Chez de Rosnay, c’est plus intérieur : un événement historique qui remonte à travers des témoignages, des silences qui durent depuis trop longtemps. Chez Da Costa, c’est l’histoire cachée d’un personnage qui change rétrospectivement tout ce qu’on a lu avant.

Pour « Les Enfants du Salève », j’ai pris les trois. Le poids physique des lieux. Le poids intérieur du passé qui remonte dans les vies des adultes de 2020. Et la révélation progressive qui recontextualise tout.

Ce que j’ai choisi de ne pas leur emprunter


L’influence, ce n’est pas de l’imitation. C’est une conversation. Et dans toute conversation, il y a des moments où l’on dit non.

Je n’ai pas emprunté à King son goût pour le spectaculaire. Je voulais quelque chose de plus lent, de plus intérieur. Une angoisse qui s’installe progressivement plutôt qu’une terreur qui frappe d’un coup.

Je n’ai pas emprunté à de Rosnay son rapport à l’Histoire avec un grand H. « Les Enfants du Salève » s’ancrent dans une époque réelle, dans des pratiques institutionnelles réelles, mais pas dans un événement historique identifiable.

Les personnages humains, de King. Les femmes qui avancent malgré tout, de Rosnay. L’attachement progressif, de Da Costa. Le passé qui refuse de rester où on l’a mis, chez les trois.

Je cherchais depuis longtemps un roman qui mélange tout ce que j’aimais. Je n’en trouvais pas. Et un jour j’ai compris que si ce livre n’existait pas encore, c’était peut-être parce qu’il m’appartenait de l’écrire.

Ce n’est pas de la présomption. C’est de la logique. Les auteurs qu’on aime le plus nous laissent toujours avec quelque chose d’inachevé. Ce désir-là est une invitation. Pas à les imiter. À continuer depuis l’endroit où ils se sont arrêtés.

King m’a appris que les monstres ressemblent à des êtres humains.
De Rosnay m’a appris que les êtres humains portent des histoires qui ne leur appartiennent pas toujours.
Da Costa m’a appris que l’attachement peut être une forme de tension narrative à part entière.

Les enfants du clan m’ont appris le reste.

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1 réflexion au sujet de « Ce qu’ils m’ont appris. Stephen King. Tatiana de Rosnay. Melissa Da Costa »

  1. Stephen King a donné quelques romans dans lesquels la femme tient le premier rôle. J’oserais dire des romans féministes…
    Je pense à Dolores Clairborn ou Rose Madder…

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