Onze jours : la catastrophe oubliée du Roc des Fiz

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Mel Eskera
octobre 27, 2026 |

Avant la catastrophe du Roc des Fiz, en avril 1970, la montagne avait prévenu.
Certains adultes aussi.
Mais personne ne les avait écoutés.

Il est un peu plus de minuit, le 16 avril 1970.
Au sanatorium pour enfants du Roc des Fiz, sur le plateau d’Assy, les pensionnaires dorment. Dans les pavillons des garçons, une religieuse veille sur le dortoir.
Plus haut, la montagne est gorgée d’eau depuis des semaines. Soudain, un pan entier se détache. Une coulée de neige, de boue, de roches et de sapins arrachés dévale le versant sur plusieurs centaines de mètres et s’abat sur les bâtiments.

En quelques secondes, le pavillon des petits garçons et celui des grands sont emportés, alors que le chalet des infirmières est coupé en deux.

C’est l’un des glissements de terrain les plus meurtriers du XXe siècle en France.

morts,
dont 56 enfants

entre la première coulée et la catastrophe

date d’ouverture des archives du procès, selon Perrine Lamy-Quique

Onze jours plus tôt, le 5 avril, une première coulée avait recouvert et fissuré le pavillon des petits garçons. Une partie du personnel s’en était alarmée. On avait déblayé. Mais les enfants étaient restés dans leurs dortoirs.

01 Le village de la guérison


Pour comprendre le Roc des Fiz, il faut remonter au lendemain de la Première Guerre mondiale. La tuberculose tue alors des dizaines de milliers de Français chaque année. En 1919, la loi Honnorat oblige les départements à se doter de sanatoriums. Au début des années 1920, le plateau d’Assy, sur la commune de Passy, est choisi pour accueillir un « village sanatorial » : orientation plein sud, air sec, altitude au-dessus des brouillards, falaises de la chaîne des Fiz pour couper le vent et le Mont-Blanc en face.
Les sanatoriums sortent de terre les uns après les autres, grands paquebots blancs accrochés à la pente. Le Roc des Fiz, réservé aux enfants, est inauguré en mars 1932. Il compte 189 lits.

Un reportage de l’époque, diffusé dans l’émission, décrit Passy comme « le village de la guérison », un village qui « aime le silence », où l’autocar ralentit sans klaxonner. Le calme y est une prescription médicale. On le retrouve jusque dans l’emploi du temps des malades.

En 1970, l’âge d’or est passé. Les antibiotiques ont vidé la plupart des établissements, mais les sanatoriums pour enfants fonctionnent encore. Le Roc des Fiz accueille des garçons et des filles de cinq à quinze ans, répartis par âge dans différents pavillons. La plupart sont des enfants d’ouvriers, venus des quatre coins de la France. Les journées s’étirent au rythme de trois cures de silence quotidiennes, en chaise longue, entre les cours et les repas au réfectoire. Il n’y a pas de permission et pas de téléphone : seul le courrier relie les enfants à leurs familles. Fabrice Drouelle parle d’un lieu « mi-hôpital, mi-prison ». Perrine Lamy-Quique ajoute que certains enfants, pourtant guéris, y étaient retenus au nom de leur scolarité. Dans une économie où chaque journée de prise en charge était payée par l’aide sociale.

Enfants au sanatorium Roc de Fiz meleskera
Les garçons devant le sanatorium de Roc des Fiz, 1933 (Jacques Boyer/Roger Viollet)

02 La première coulée


Le 5 avril 1970, une coulée descend derrière le sanatorium. Elle recouvre et fissure le pavillon des petits garçons. Il faut plusieurs jours de bulldozer pour dégager quelque 150 tonnes de neige, de terre et de sapins déracinés.

Sanatorium Roc de Fiz déblayage meleskera
Déblayage au sanatorium du Roc des Fiz

Le sanatorium est dirigé depuis 1964 par le docteur Philippe Couve de Murville, pédiatre spécialiste de la tuberculose. Il y voit une coulée de neige banale, comme on en voit souvent dans le pays. Les petits garçons sont déplacés pour quelques heures, puis regagnent leur dortoir le soir même.

Une puéricultrice, qui survivra à la catastrophe, monte dans ce dortoir le lendemain. « J’ai vraiment constaté les fissures dans les murs, dans le fond du dortoir », témoignera-t-elle. Elle se dit alors scandalisée de savoir « qu’ils allaient laisser les enfants dans ce dortoir ».

Après le drame, devant les caméras de l’ORTF, le directeur s’explique. Les enfants avaient leurs habitudes, ils étaient plus tranquilles dans leur dortoir, et il n’a « pas jugé nécessaire d’affoler les familles ». Il ajoute :

« J’ai fait tout ce que je pensais devoir faire en raison de mes responsabilités et des sécurités que je devais prendre pour les enfants. »

Le 23 avril, il déclare aux gendarmes que la catastrophe était « absolument imprévisible ».

03 Les experts du docteur Couve de Murville


Dans tout thriller, il y a ce moment où le lecteur voit le danger quand les personnages détournent les yeux. Ici, l’aveuglement a reçu un titre officiel. Il a suffi d’un mot pour que des hommes venus déblayer deviennent une caution : « experts ».

Le directeur a affirmé avoir consulté, le soir du 5 avril, des experts de la montagne qui l’avaient rassuré. Des agents des Eaux et Forêts sont bien montés sur place après la première coulée. Mais selon les procès-verbaux de gendarmerie cités dans l’émission, les hommes venus ce jour-là étaient surtout là pour déblayer : un employé municipal envoyé par le maire avec des ouvriers et une pelle mécanique, un entrepreneur appelé en renfort, un garde forestier pour les arbres arrachés, un jeune ingénieur de l’Office national des forêts. Trois d’entre eux ont déclaré après la catastrophe n’avoir jamais donné d’avis sur un danger. Le garde forestier aurait eu ce mot : « C’est trop d’honneur, je suis garde forestier. » L’architecte du bâtiment, Henry Jacques Le Même, alors toujours vivant, n’a pas été consulté.

Le sanatorium était tenu de prévenir la préfecture. Personne ne l’a fait. Au lendemain du drame, le directeur aurait confié à un journaliste :

« Prévenir la préfecture ? On m’aurait fait évacuer, vous comprenez. » Propos rapportés dans Affaires sensibles

04 Ceux qui avaient peur


D’autres avaient vu, et ils l’ont dit. La puéricultrice n’était pas seule.

Perrine Lamy-Quique rapporte le témoignage d’un chauffeur de car du sanatorium. Il signale des traces suspectes dans le terrain au gestionnaire de l’établissement et lui demande s’il faut évacuer les pavillons des garçons. La réponse est non.

Le 7 avril, une religieuse, des infirmières et plusieurs enseignants vont trouver le directeur pour demander l’évacuation des enfants. Il les aurait éconduits, en traitant les professeurs de « petits fonctionnaires ». Une religieuse est morte neuf jours plus tard dans le dortoir dont elle avait la garde.

Une mesure a été prise. Le directeur charge l’employé de la chaufferie, Ernest Gras, surnommé Nénès, de surveiller la montagne. Nénès dort peu. Chaque nuit, il monte sur la plus haute terrasse et balaie la pente avec un projecteur. Rien ne bouge, assure-t-il. Imaginez cet homme seul dans le froid, sa lampe tournée vers le versant, pendant que les garçons dorment derrière lui. La sécurité de tout un pavillon reposait sur un faisceau de lumière et sur les insomnies d’un chauffagiste.

Une employée logée dans une chambre voisine du dortoir fissuré a été évacuée pour de bon. Les enfants, eux, sont restés.

Les familles qui porteront plainte savent aussi que le directeur est apparenté à Maurice Couve de Murville, ancien Premier ministre du général de Gaulle. Et donc, intouchable.

05 Des éboulis sous les fondations


Ce mutisme d’avril 1970 en prolongeait un autre, vieux de quarante ans.
« En 1970, les gens ont accusé le docteur Couve qui n’avait pas évacué les enfants suite à cette première coulée, explique Perrine Lamy-Quique à France 3. Il me semblait qu’il y avait aussi d’autres strates. » Ces strates, elle les a trouvées en remontant aux architectes et aux médecins qui voulaient construire, « pour des raisons financières, pour faire concurrence aux Suisses ».

Dès les années 1920, rapporte-t-elle, le géographe Raoul Blanchard, de l’Université de Grenoble, avait jugé « monstrueuse » l’idée de bâtir des sanatoriums en Savoie et en Haute-Savoie, à cause de sols trop humides et d’un climat trop pluvieux. Le projet est pourtant validé. En 1929, un ouvrier du chantier, Michel Tricard, voit, en creusant les fondations, un enchevêtrement d’arbres et de pierres, trace d’un ancien glissement.

Les deux architectes, Pol Abraham et Henry Jacques Le Même, sont de jeunes modernistes talentueux. Leur correspondance, que Libération juge « souvent cynique et mercantile », occupe une large place dans le roman de l’autrice. Ils travaillent à distance, l’un à Paris, l’autre à Megève, et découvrent un terrain trop petit pour le projet. Une parcelle communale leur est cédée dans la précipitation. Une lettre lue à l’antenne décrit un sol inquiétant :

« Le terrain est composé d’éboulis assez récents pour que l’on y trouve des troncs d’arbres anciens. »

Un chef de chantier aurait refusé d’effectuer les terrassements tant le danger lui paraissait manifeste.
Malgré tout, le sanatorium sort de terre en dix-sept mois.

L’émission avance que la parcelle ajoutée à la hâte est celle qui s’est effondrée quarante ans plus tard. Elle bordait un chemin au nom presque prophétique : le chemin de Charbonnières. (Les charbonniers, rappelle Fabrice Drouelle, descendaient leurs troncs par les anciennes coulées.)

Le 6 avril 1970, au lendemain de la première coulée, Michel Tricard serait retourné voir les gestionnaires : « Je vous l’avais bien dit qu’on avait construit sur des avalanches. »

Même la fiction avait prévenu.
En 1954, seize ans avant le drame, Georges Simenon écrit Maigret chez le ministre. Dans le roman, un sanatorium pour enfants déshérités s’effondre en Haute-Savoie après une fonte des neiges exceptionnelle. Cent vingt-huit enfants meurent, et l’enquête tourne autour d’un rapport d’ingénieur disparu, qui déconseillait la construction. Perrine Lamy-Quique avoue ne pas avoir percé ce mystère.

Quarante ans d’avertissements tiennent sur la frise ci-dessous. Aucun n’a permis aux enfants de sortir du dortoir.

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Les avertissements, des années 1920 à la nuit du 16 avril 1970.

06 La catastrophe du Roc des Fiz devant la justice


Cette nuit-là, sur le plateau, les survivants creusent à mains nues. « On est allé chercher les secours comme on a pu, racontera en 2010 Jocelyne Dalloz, aide-soignante au sanatorium. On a fait ce qu’on a pu. » Des centaines de sauveteurs les rejoignent et fouillent pendant des jours la boue, la roche et le béton.

La catastrophe du Roc des Fiz a fait 71 mort dont 56 enfants dans la nuit du 15 au 16 avril 1970 en Haute-Savoie
La catastrophe du Roc des Fiz a fait 71 morts dont 56 enfants dans la nuit du 15 au 16 avril 1970 en Haute-Savoie

Au lendemain du drame, la version officielle s’impose vite. L’écrivain et guide Roger Frison-Roche explique au journal télévisé que le phénomène était « parfaitement imprévisible ». Maurice Herzog, député et maire de Chamonix, parle de « fatalité » et se souvient que toutes les précautions avaient été prises à la construction. Le maire de Passy, rapporte Libération, juge que les deux coulées ne sont pas liées et met en cause l’enneigement exceptionnel de l’hiver.

Cinq des sept infirmières rescapées portent plainte contre X. Des parents les rejoignent, réunis en association autour de François Nédélec, qui a perdu son fils Pierre. Leur cible principale est le médecin-directeur. Au pénal, la bataille judiciaire va jusqu’en cassation et se conclut par un non-lieu. Au civil, vingt-huit familles attaquent la commune de Passy. Le tribunal de Bonneville les déboute en 1978, au nom de la force majeure. En novembre 1980, la cour d’appel de Chambéry reconnaît finalement une responsabilité partielle de la commune, partagée avec les intempéries. Dix ans de procédure pour une condamnation à moitié. Certains protagonistes résument le combat d’une formule : « le pot de terre contre le pot de fer ». Selon les familles, le directeur n’a jamais comparu devant un tribunal. Selon Perrine Lamy-Quique, les archives du procès resteront fermées jusqu’en 2042.

L’après a laissé ses propres blessures. Les obsèques ont lieu le 18 avril, alors que les recherches se poursuivent. Des employées sont appelées à identifier des enfants à leur pyjama. Selon Perrine Lamy-Quique, les soignantes échangeaient parfois les pyjamas entre les enfants. Certaines familles ont reçu des cercueils déjà scellés et doutent encore aujourd’hui de leur contenu. Le Collectif du Roc des Fiz demande que le site soit reconnu comme un lieu de sépulture.

L’autrice relève un dernier détail troublant. Le directeur s’est longuement exprimé à la télévision, et cet entretien a fini par tenir lieu de procès. Il y reconnaissait sa responsabilité tout en affirmant n’être responsable de rien. Le récit médiatique a pris la place du jugement.

07 Le petit caillou


Pendant près de cinquante ans, la mémoire des soixante et onze victimes a tenu sur une stèle de granit perdue dans une combe, « à peine trouvable », écrit Libération, et que l’office du tourisme ne savait souvent pas indiquer. Les rescapés l’appelaient « le petit caillou ». On y lisait : « Aux victimes du 17 avril 1970, Le Roc des Fiz, 1932-1970 ». La date était fausse. La catastrophe a eu lieu le 16.

Ancienne stèle
La première stèle de granit, perdue dans une combe et mal datée

Une erreur sur une pierre se corrige d’un coup de burin. Celle-ci a traversé les décennies, et elle dit à elle seule l’oubli qui a recouvert le Roc des Fiz.

Le 29 mai 2019, un mémorial en granit est enfin inauguré au bord de la route, à l’initiative du collectif des familles et des anciens pensionnaires. Il représente une montagne qui se déchire et porte les noms des soixante et onze victimes. Parmi eux, celui de Pierre Nédélec. Il avait dix-sept ans et demi. Il était guéri, et les médecins avaient décidé de le garder encore une quinzaine de jours. Son père a donné au Roc des Fiz le nom qu’il porte depuis dans les familles : le « sana-tombeau ». Sa petite sœur, née quelques mois avant le drame, dit simplement : « Pierre, je l’ai connu qu’à travers le cimetière. »

Stèle 55 ans après meleskera
La nouvelle stèle, 49 ans après la catastrophe

Pierre était le meilleur ami de Luc Detailleur. Luc avait quitté le sanatorium deux semaines avant la catastrophe, ses parents ayant insisté pour le récupérer. Devenu président du collectif, il dit avoir perdu « la moitié des noms des copains » gravés sur le monument. Puis il ajoute : « Ce qui était le plus insupportable, c’était l’oubli de cette catastrophe. »

Le deuil, lui, ne s’est jamais tu dans les familles. Il a seulement changé de forme. Dans « Dans leur nuit », une femme raconte que tous les siens se sont promis de ne plus jamais envoyer leurs enfants en montagne. En inscrivant sa fille en classe de neige, elle a eu le sentiment de briser « la chaîne des promesses ». Un petit-fils décrit une grand-mère qui avait perdu son fils de quatre ans et demi : « C’est comme si ma grand-mère avait subi un tremblement de terre et qu’elle n’avait jamais su reconstruire autour. » Cinquante ans après, la coulée continue de traverser les générations.

En 2021, Perrine Lamy-Quique a publié « Dans leur nuit » au Seuil. Elle y reconstitue le drame à partir des lettres des architectes, des procès-verbaux de gendarmerie et de ce que les familles gardaient dans leurs greniers et leurs caves. Elle est arrivée sur le plateau en cherchant le sanatorium voisin, où sa grand-tante avait été soignée, et elle est tombée sur le petit caillou.


Au Roc des Fiz, l’oubli s’est décidé dans un bureau, un soir d’avril, entre un directeur qui ne voulait pas évacuer et des hommes venus déblayer qu’on avait baptisés experts.

L’oubli a continué de recouvrir les enfants. Bien après que la boue eut séché.

Il a fallu près de cinquante ans pour que leurs noms soient enfin gravés dans la pierre.


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