Il y a des villes que l’on choisit. Et il y a des villes qui s’imposent. Je suis originaire de la région nantaise. Annecy, je ne la connaissais pas avant de venir habiter en Haute-Savoie. Pas de lien d’enfance, pas de nostalgie, pas de mémoire ancienne à y déposer. Mais elle est devenue le territoire de 2020 dans les Enfants du Salève.
Je ne l’ai pas choisie par défaut. Je l’ai choisie parce qu’elle était juste. Parce qu’elle porte en elle une contradiction que peu de villes portent aussi naturellement : une beauté presque agressive, une lumière qui colle aux façades et au lac comme si la carte postale était la réalité, et sous tout ça, la même obscurité que partout ailleurs. Les mêmes drames ordinaires. Les mêmes silences de façade. Les mêmes portes fermées derrière les géraniums.
Un thriller psychologique a besoin d’un lieu qui ment. Annecy ment très bien.
Le lac. Ou comment un endroit trop beau devient suspect
Annecy est le premier lieu qui apparaît dans le roman de 2020. Pas par hasard. Parce que c’est le lieu qui dit le plus immédiatement quelque chose sur ce que je voulais faire avec cette ville.

Le lac d’Annecy est d’une beauté désarmante. Les montagnes tout autour, l’eau d’un bleu-vert qui ne ressemble à rien d’autre, les berges impeccables, les jardins de l’Europe avec leurs platanes centenaires et leurs massifs de fleurs qui changent avec les saisons. C’est un endroit où l’on vient se promener en famille, où les enfants courent sur les pelouses pendant que les parents regardent les voiliers. Un endroit qui dit : ici, tout va bien.
C’est exactement pour ça que j’en avais besoin.
— LA LOGIQUE DU LIEU
Dans les Enfants du Salève, Tom disparaît un mercredi matin de mai. Un matin ordinaire, dans une maison ordinaire, dans une ville qui n’a pas l’air de pouvoir abriter ce genre de drame. Le lac est en arrière-plan permanent de 2020. Comme si la beauté du lieu rendait l’horreur encore plus incongrue, encore plus injuste, encore plus difficile à accepter.
J’ai marché des heures sur ces berges. Je me suis assise sur les bancs des jardins de l’Europe, carnet sur les genoux, à regarder les gens passer en me demandant ce qu’ils portaient derrière leurs visages détendus. C’est là que j’ai compris que le lac n’était pas un décor. C’était un personnage à part entière, celui qui refuse de témoigner, qui continue d’être beau pendant que les autres s’effondrent.
La vieille ville et le Thiou. La mémoire dans les pierres
Si le lac dit la beauté, la vieille ville dit quelque chose d’autre. Elle dit le temps. Les façades médiévales, les arcades, les canaux du Thiou qui traversent la ville comme des veines. Ces ruelles où l’on se perd facilement, où une cour intérieure peut cacher une tout autre réalité que ce que la rue laisse voir.

Sophie tient une librairie dans la vieille ville. Elle n’existe pas, cette librairie. Je l’ai inventée, placée dans une rue du centre comme on place un meuble dans une pièce, en cherchant l’endroit où il a l’air d’avoir toujours été là. La librairie de Sophie est un lieu de passage, un endroit où les gens viennent chercher des histoires et repartent parfois avec autre chose que ce qu’ils espéraient. Un lieu qui regarde.
Le Thiou, lui, est un fil conducteur. Il traverse la ville, il longe les façades colorées, il passe sous les ponts. Dans le roman, il revient plusieurs fois comme repère géographique, comme façon de situer les personnages dans l’espace sans avoir à décrire longuement.
— L’AVANTAGE DU LIEU RÉEL
C’est ça, l’avantage d’un lieu réel dans un thriller : il économise les descriptions. Vous n’avez pas à convaincre le lecteur que l’endroit existe. Il existe. Vous n’avez qu’à le mettre en mouvement.
Sévrier. Et la villa qui surplombe tout
Il y a une scène dans les Enfants du Salève que je n’aurais pas pu écrire si je n’avais pas pris ce raccourci un jour pour éviter les embouteillages sur la route principale entre Annecy et Sévrier.
Ma sœur habitait à Sévrier. J’avais l’habitude de faire ce trajet. Et ce jour-là, j’ai pris une rue annexe qui monte au-dessus de la ville, qui serpente entre des maisons chics, qui surplombe le lac et les toits d’Annecy avec une vue qui coupe le souffle. Des propriétés avec des jardins soignés, des baies vitrées qui donnent sur le panorama, ce sentiment d’être à la fois au-dessus du monde et dedans.
J’ai su immédiatement. C’est là qu’habitent Claire et Alain.
— LA VILLA DE CLAIRE
Elle n’existe pas telle quelle. Je l’ai construite de toutes pièces. Mais son emplacement est réel. Elle est dans ce quartier-là, avec cette vue-là depuis les fenêtres. Et cette réalité géographique change tout à la façon dont on lit les scènes qui s’y déroulent. Cette altitude morale que donne le fait d’habiter au-dessus, de voir sans être vu, de dominer sans vraiment contrôler.
La gare et le commissariat. La ville institutionnelle
Il y a une autre Annecy dans le roman. Moins photogénique. Moins touristique. Celle des institutions, des couloirs fluorescents, des formulaires et des attentes.
Le commissariat d’Annecy est réel. L’adresse est réelle. La façade est réelle. Sophie pousse plusieurs fois la porte de ce commissariat dans le roman. Chaque fois, l’accueil est différent selon qui se trouve derrière le comptoir. C’est un lieu qui résiste à la fiction. Il refuse d’être héroïque ou dramatique, il est juste là, fonctionnel, un peu usé, comme tous les commissariats du monde.

La gare aussi est réelle. Elle est un point de départ et d’arrivée dans le roman, littéralement. Des personnages qui quittent Annecy, d’autres qui y reviennent. La gare comme lieu de transition, de passage, d’entre-deux. Un endroit où on n’est jamais vraiment quelque part.
— CE QUE ÇA DIT
Un commissariat ordinaire dans lequel personne ne vous croit est plus terrifiant qu’une cave obscure. La banalité d’un lieu peut être aussi oppressante que sa beauté.
Les cafés. Et ce que j’écrivais quand personne ne regardait
Il faut que je vous parle des cafés.
J’ai écrit une bonne partie du roman de 2020 dans des cafés d’Annecy. Pas toujours les mêmes. Selon l’humeur, selon le chapitre, selon ce que j’avais besoin d’entendre autour de moi. Parce que certains chapitres ont besoin du silence d’une salle presque vide un mardi matin. Et d’autres ont besoin du bruit de fond d’une terrasse en été, de cette rumeur de ville vivante qui rappelle que le monde continue pendant qu’on écrit l’horreur.

Je commandais un café, j’ouvrais mon carnet, et j’écrivais. Les gens autour ne savaient pas ce que je faisais. Ils ne savaient pas que la femme à la table du fond était en train de faire disparaître un enfant de six ans dans leur propre ville.
— LA TENSION FONDATRICE
Ce va-et-vient entre la banalité du quotidien et la fiction que j’échafaudais a nourri mon écriture d’une manière totalement imprévue. Finalement, cette tension entre le réel et l’imaginaire est précisément celle que je cherchais à insuffler au cœur de mon roman.
Annecy n’était pas un décor que je regardais de loin. J’étais dedans. Et le roman s’en souvient.
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Il y a quelque chose de particulier qui se passe quand on reconnaît un lieu dans une fiction. Si vous habitez Annecy ou si vous y êtes déjà allé, vous allez lire les Enfants du Salève avec un œil double. Un œil qui suit l’histoire, et un œil qui vérifie. Qui se dit : oui, c’est bien cette rue-là. Oui, c’est bien cette vue depuis là-haut.
Mais il se passe aussi autre chose. Quelque chose de légèrement plus troublant. Après avoir lu un thriller dans un lieu que vous connaissez, vous ne regardez plus ce lieu de la même façon. Vous passez devant ce commissariat et vous pensez à Sophie. Vous longez le Thiou et vous pensez à ce que quelqu’un pourrait y cacher. Vous regardez une villa perchée au-dessus de Sévrier et vous vous demandez ce qui se dit derrière ces baies vitrées.
C’est ça, la fonction du lieu réel dans un thriller psychologique. Il ne fait pas que situer l’histoire. Il contamine le réel. Il vous fait voir autrement un endroit que vous croyiez connaître.
Et une fois que l’horreur est passée, vous ne pouvez pas vous défaire ce que vous avez vu.






