Il n’y a pas de monstre dans ce roman. C’est bien pire que ça

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Mel Eskera

Dans les Enfants du Salève, il n’y a pas de monstre. Il y a des gens ordinaires qui font des choses terribles. Des gens qui ont des justifications. Des gens qui sont eux-mêmes prisonniers d’un système qui les dépasse. Des gens qui reproduisent ce qu’ils ont reçu sans même le savoir.

C’est beaucoup plus difficile à lire. C’est beaucoup plus difficile à écrire. Et c’est infiniment plus vrai.

Pourquoi le méchant évident est un mensonge confortable


Il y a une convention du thriller qui m’a toujours mise mal à l’aise. Le grand méchant. Celui qui concentre tout le mal du récit en une seule figure, clairement délimitée, dont la neutralisation résout le problème et rétablit l’ordre du monde.

Ce schéma-là est efficace. Il est satisfaisant. Il donne au lecteur la catharsis qu’il est venu chercher. Et il est profondément faux.

Parce que dans la vraie vie, la maltraitance institutionnelle ne fonctionne pas comme ça. Elle ne repose pas sur un individu exceptionnel, un sadique hors norme qui aurait infiltré le système. Elle repose sur des individus ordinaires, dans des rôles ordinaires, qui font des choix ordinaires. Des directeurs qui ferment les yeux parce que l’institution doit être protégée. Des éducateurs qui suivent des consignes parce qu’ils ont peur pour leur poste. Des personnages extérieurs au foyer qui savent, ou qui devraient savoir, et qui choisissent de ne pas voir. Pas par sadisme. Par lâcheté. Par conformité.

Ce que mon entourage m’a appris sur la transmission du mal


Je n’ai pas eu besoin d’aller loin pour trouver ma matière première. Elle était autour de moi.

Dans mon métier d’enseignante spécialisée autant que dans ma vie personnelle, je croise des adultes défaillants. Nous en croisons tous. Pas des monstres. Des gens épuisés qui n’ont plus les ressources pour faire autrement. Des gens qui reproduisent avec leurs enfants ce qu’ils ont eux-mêmes reçu, sans en avoir conscience, parce que c’est le seul modèle qu’ils connaissent. Des gens qui savent, quelque part, que quelque chose ne va pas, mais qui n’ont pas les mots pour le nommer ni le courage pour le dire.

Ou bien des gens conscients de reproduire ce qu’ils ont vécu et qui luttent contre ça chaque jour. Des gens qui l’évitent à tout prix, parfois au point de basculer dans l’excès inverse.

Ou encore d’autres, qui ne se posent pas la question, parce qu’ils ont été élevés comme ça, parce que ça leur semble normal, parce que personne autour d’eux ne leur a jamais dit que ça ne l’était pas.

Ces trois profils sont dans le roman. Pas caricaturés. Pas expliqués. Juste montrés, dans leurs contradictions, dans leurs angles morts, dans ce qu’ils font et dans ce qu’ils ne font pas. Car ce qui ne se fait pas est souvent aussi lourd de conséquences que ce qui se fait.




Plusieurs profils. Aucun monstre principal. Un système


Dans « Les Enfants du Salève », vous trouverez plusieurs adultes qui font du mal aux enfants du clan. Un directeur. Des éducateurs. Des personnages extérieurs qui ferment les yeux. Et d’autres que je ne peux pas nommer sans trahir le roman.

Aucun d’eux n’est le Grand Méchant. Aucun n’incarne à lui seul la totalité du mal. C’est précisément ce choix-là qui a été le plus difficile à tenir pendant l’écriture.

Parce qu’il y a une tentation permanente, quand on écrit sur la maltraitance, de concentrer. De donner un visage unique à l’horreur. De créer ce bouc émissaire narratif sur lequel tout peut reposer. C’est plus simple à construire. C’est plus satisfaisant à lire. Et ça décharge le lecteur d’une question inconfortable.

Comprendre sans excuser. La ligne la plus difficile à tenir


Il y a une ligne que j’ai cherché à tenir tout au long du roman. Une ligne étroite, inconfortable, qui ne se laisse pas tracer une fois pour toutes mais qui demande d’être cherchée à chaque scène, à chaque dialogue, à chaque choix narratif.

Comprendre sans excuser.

Comprendre les adultes du foyer, c’est raconter comment ils en sont arrivés là. Pas pour les absoudre. Pour montrer que le mal n’a pas besoin de l’intention de mal faire pour exister. Qu’un directeur peut croire sincèrement protéger l’institution tout en laissant des enfants souffrir. Qu’un éducateur peut avoir peur pour sa famille, pour son salaire, pour sa réputation, et choisir de se taire. Pas parce qu’il est mauvais, mais parce qu’il est humain et que les humains ont peur.

Excuser, ce serait dire que cette peur justifie le silence. Ce n’est pas ce que je dis. Ce que je dis, c’est que cette peur existe, qu’elle est réelle, et qu’elle produit des conséquences réelles sur des enfants réels.

Cette distinction-là est au cœur de ce que j’essaie de faire dans le roman. Et c’est elle qui rend la lecture inconfortable d’une façon particulière. Pas l’horreur des actes. L’horreur de leur banalité. L’horreur de se reconnaître, même partiellement, même fugacement, dans des mécanismes qu’on voudrait réserver aux autres.

Ce que l’enseignante spécialisée sait que l’autrice de thriller ne saurait pas seule


Il y a une compétence que mon métier m’a donnée et que je n’aurais pas pu acquérir autrement. La capacité à voir un système défaillant de l’intérieur.

Je travaille avec des enfants dont certains ont été abîmés, la plupart du temps par des adultes. Pas toujours des adultes monstrueux. Souvent des adultes ordinaires, épuisés, dépassés, reproduisant ce qu’ils ont reçu. Des parents qui n’ont jamais eu de modèle de parentalité saine. Des institutions qui n’ont pas les moyens de leurs ambitions. Des professionnels qui savent qu’ils n’en font pas assez mais qui n’ont pas la ressource pour en faire plus.

J’ai appris, dans ce métier, à ne pas réduire. À ne pas chercher le coupable unique qui expliquerait tout. À regarder les systèmes plutôt que les individus, sans pour autant dédouaner les individus de leur responsabilité.

C’est exactement ce regard-là que j’ai essayé de transposer dans le roman. Ces adultes du foyer en 1983, tout comme ceux qui le sont devenus en 2020, ne sont pas des exceptions. Ils sont le produit d’un système qui leur a permis de faire ce qu’ils ont fait. Et ce système-là n’a pas disparu en 1983. Il a changé de forme. Il continue.

La question n’est pas de savoir s’il y a des monstres dans ce roman.

Il n’y en a pas. Et c’est ça qui devrait vous faire peur.

Parce que les gens qui font du mal aux enfants du clan ne viennent pas d’ailleurs. Ils viennent de partout. De la même société que vous. Du même monde ordinaire dans lequel vous vivez tous les jours.

Et certains d’entre eux pensent probablement bien faire.

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