Tout a commencé par des enfants dans un foyer. Pas par une disparition. Pas par Annecy en 2020. Par des enfants dans un foyer du Salève en 1983. 2020 est venu après. Pas au début. Après. C’est la chose que les lecteurs ne savent pas en général quand ils ouvrent les Enfants du Salève.
On croit que la disparition de Tom est le point de départ. Que 1983 est venu en réponse à 2020, comme une explication, comme un passé convoqué pour justifier un présent. Ce n’est pas comme ça que ça s’est passé. 1983 existait déjà. 2020 est né pour lui donner une raison d’exister dans un roman. Pour créer le pont. Pour forcer le passé à parler.
Je vais vous expliquer comment on construit une histoire sur deux temps. Ce que ça coûte. Ce que ça donne. Et pourquoi, une fois qu’on a travaillé comme ça, il est difficile d’imaginer faire autrement.
1983 d’abord. Ou comment une époque en crée une autre
J’avais une histoire. Six enfants dans un foyer. Un lieu réel. Des adultes qui abusaient de leur pouvoir sur des enfants sans défense. Une solidarité forgée dans la violence, un clan qui se construit parce qu’il n’y a rien d’autre. J’avais Pawlow, Ricky, P’tit Louis, Marylin, Al, Cend. J’avais le Salève, la piscine vide où ils s’asseyaient les jambes ballantes à lancer des cailloux sur le béton en faisant des vœux impossibles. J’avais les nuits où ils faisaient le mur, comptant leurs pas dans l’obscurité pour retrouver leur tanière les yeux fermés, au cas où on leur crèverait les yeux pour les punir. C’est Pawlow qui avait eu cette idée. Il pensait toujours à tout. C’est pour ça qu’ils l’avaient élu chef.

J’avais une histoire. Je n’avais pas encore de roman.
Parce qu’une histoire qui reste dans son époque, si puissante soit-elle, finit par se refermer sur elle-même. Le lecteur sait où il va. Il sait que ce qui se passe en 1983, c’est du passé, que ces enfants ont soit survécu soit pas. La tension a une limite naturelle que le cadre temporel lui impose.
Ce qui manquait, c’était la résonance. Pas un épilogue qui dirait « voilà ce qu’ils sont devenus ». Une vraie résonance, vivante, actuelle, qui ferait sentir au lecteur que ce qui s’est passé en 1983 n’est pas terminé. Que ça continue de faire des dégâts. Que le passé n’est jamais vraiment du passé.
— LA LOGIQUE DU ROMAN
2020 est le révélateur. 1983 est le négatif photographique. La disparition de Tom est le signal d’alarme qui oblige les adultes à regarder en arrière, vers des endroits qu’ils avaient décidé de ne plus voir.
Deux rythmes, deux langues, un seul territoire
La première décision concrète dans la construction de cette double temporalité, c’est celle dont on parle le moins : le rythme de chaque époque n’est pas le même. Et ce n’est pas un choix stylistique anodin.
1983
Avance par mois entiers
Août. Septembre. Octobre. Décembre. Janvier 1984.
Prose au passé simple, lente, narrative
De l’espace. Des détails. Le sapin de Noël. L’odeur des cuisines. Les cailloux sur le béton.
2020
Avance par jours, puis par heures
Du 2 au 19 mai, 18h — 18h10 — 18h15 — 18h40 — 19h52
Prose au présent, hachée, urgente
Chapitres courts. Lieux dispersés : Annecy, Noisy-le-Grand, Toulon, Paris, Chambéry.
Ce déséquilibre de rythme n’est pas un défaut de construction. Il a fallu cinq ans d’écriture pour en comprendre la logique profonde et l’assumer pleinement. 1983 est le temps de l’enfance, qui dure et s’étire même dans la douleur. 2020 est le temps des adultes, où chaque heure compte et où le temps manque toujours. Le lecteur le ressent dans son corps avant de l’analyser dans sa tête.
Et puis il y a le territoire. Le Salève est présent dans les deux époques. Pas le même endroit exactement. Mais le même nom. La même montagne qui domine. Les lieux d’Annecy en 2020, le lac, le Thiou, les rues, le commissariat résonnent avec le manoir du foyer en 1983 sans jamais se superposer exactement. Le territoire est l’ancre. Le lecteur sait toujours où il est sur la carte, même quand il ne sait plus dans quel temps.
Trois fils pour tenir les deux époques ensemble

Ce qui maintient une double temporalité sans que le lecteur se perde, c’est la cohérence des fils qui relient les deux temps. Dans les Enfants du Salève, il y en a trois, et ils fonctionnent simultanément.
Le lieu, d’abord. Le Salève traverse les deux époques. Il y a une continuité géographique entre le foyer de 1983 et les lieux d’Annecy en 2020 qui crée une mémoire spatiale dans la tête du lecteur. Quand un personnage de 2020 se retrouve physiquement sur ce territoire, le lecteur superpose instinctivement ce qu’il sait de 1983. Le paysage devient porteur de mémoire.
Les thèmes, ensuite. Les cicatrices invisibles de l’enfance. Ce qu’on fait subir à des enfants ne disparaît pas quand ils grandissent. La double temporalité n’est pas un artifice formel. Elle est la démonstration incarnée, dans la structure même du roman, que le passé persiste. On ne pouvait pas raconter cette histoire sur un seul temps. Elle aurait menti.
— LE PONT HUMAIN
Le personnage, enfin. Un personnage dont la présence traverse les deux époques d’une façon qui n’est pas immédiatement évidente crée le pont humain entre les deux temps. Quand ce pont se révèle, il recontextualise tout ce qu’on a lu avant.
Comment la tension se construit entre les deux époques
Il y a trois façons de créer de la tension dans une structure à double temporalité. J’utilise les trois, selon les moments.
La première : un chapitre de 1983 se termine sur une tension, une menace, un secret à demi révélé, et le chapitre suivant bascule en 2020. Le lecteur doit attendre. Il porte avec lui ce qu’il vient d’apprendre sur les enfants pendant qu’il lit ce qui arrive aux adultes. Ces deux couches d’information coexistent dans sa tête et créent une pression que ni l’une ni l’autre des époques n’aurait produite seule. C’est une forme de patience imposée. Et la patience crée de l’angoisse.
La deuxième : les deux époques se répondent par échos thématiques plutôt que narratifs. Claire qui remet son casque sur ses oreilles pour fuir le bruit du monde. Léa qui cherche des réponses dans des archives de journaux. Sophie qui pousse pour la sixième fois la porte du commissariat. Chacune de ces femmes porte quelque chose que 1983 a mis là, même si elle ne le sait pas encore.
— LA RÉVÉLATION RÉTROACTIVE
La troisième technique : une révélation dans un chapitre recontextualise tout ce qu’on a lu dans l’autre époque. Le lecteur doit mentalement revenir en arrière. Cette révélation ne trompe pas le lecteur. Elle lui révèle qu’il avait toutes les pièces depuis le début et qu’il ne les avait pas encore assemblées.
Ce que les deux époques s’apprennent mutuellement
L’une des décisions les plus importantes que j’ai prises dans la construction de ce roman, c’est de laisser les deux époques s’éclairer mutuellement au même rythme. Le lecteur n’est pas en avance sur les personnages. Il découvre en même temps qu’eux.
Je voulais que le lecteur soit dans la même position que les personnages de 2020 : quelqu’un qui cherche, qui trouve des fragments, qui construit une image incomplète et doit vivre avec son incomplétude. Cette solidarité entre le lecteur et les personnages crée une forme d’angoisse particulière, moins spectaculaire que l’ironie dramatique, mais plus durable. On ne souffre pas pour le personnage. On souffre avec lui. C’est une nuance qui change tout à l’expérience de lecture.
Les deux époques s’apprennent mutuellement aussi dans la façon dont elles construisent les personnages. Ce qu’on voit des adultes de 2020, Jay, Claire, Martin, Éric, Sophie, prend un sens différent quand on a lu 1983. Ce qu’on voit des enfants de 1983 résonne différemment après avoir rencontré ce que le temps fait aux êtres. Aucune des deux lectures n’est complète sans l’autre. C’est exactement ce que je voulais.
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Travailler sur deux époques pendant cinq ans, c’est vivre avec deux histoires en même temps. Deux ensembles de personnages, deux atmosphères, deux langages narratifs. La prose de 1983 n’a pas le même souffle que celle de 2020. Les phrases ne sont pas les mêmes. Le temps verbal n’est pas le même. L’air n’est pas le même.
Ce que ça coûte, c’est la cohérence. Ce que ça donne, c’est une densité que le roman à une seule époque ne peut pas atteindre. Chaque page porte deux histoires. Chaque révélation a deux niveaux de lecture.
Un roman à double temporalité bien construit continue d’exister après qu’on l’a refermé. Parce que le lecteur continue d’assembler les pièces. Parce qu’il se souvient d’un détail du tome 1 en lisant le tome 2 et que ce détail prend soudain un sens qu’il n’avait pas au premier passage.
— POUR FINIR
Une double temporalité rend le lecteur actif. Elle en fait un enquêteur autant qu’un lecteur. Elle lui demande non seulement de suivre, mais de construire. Et un lecteur qui construit ne lâche pas facilement.






