Ils sont plusieurs à s’appeler « Je »

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Mel Eskera

On me demande souvent où je puise la noirceur de mes récits. La réponse n’est pas dans les faits divers sanglants qui barrent la une des journaux, mais dans les replis de l’âme humaine, là où la lumière ne pénètre jamais tout à fait. En tant qu’autrice des « Enfants du Salève », j’ai passé des années à explorer les traumatismes de l’enfance, ces failles invisibles qui, comme les crevasses de notre montagne, peuvent engloutir une vie entière.

Mais s’il est un sujet qui défie toute tentative de simplification romanesque et qui exige une rigueur quasi chirurgicale, c’est bien le Trouble Dissociatif de l’Identité (TDI). Longtemps fantasmé, souvent moqué ou réduit à un simple ressort scénaristique de série B, le TDI est pourtant l’une des manifestations les plus fascinantes et les plus tragiques de la résilience humaine.

L’illusion du monolithe : qu’est-ce que l’identité ?

Pour comprendre le TDI, il faut d’abord déconstruire notre vision de l’identité. Nous aimons nous voir comme des êtres monolithiques, dotés d’une personnalité unique et stable. C’est une illusion confortable. En réalité, le développement de l’enfant passe par une phase de fragmentation naturelle. Entre la naissance et l’âge de 7 à 9 ans, un enfant n’a pas une identité unifiée, mais des « états de moi » distincts : l’état qui a faim, l’état qui joue, l’état qui a peur.

Pawlow, un des enfants du Salève

Normalement, sous l’influence d’un environnement sécurisant, ces états fusionnent pour former ce que nous appelons le « Moi ». Mais que se passe-t-il quand l’environnement est hostile ? Quand celui qui devrait protéger est celui qui frappe ?

C’est ici que la dissociation structurelle intervient. Pour survivre à l’insupportable, le cerveau de l’enfant érige des barrières amnésiques. Il ne peut pas intégrer le trauma à son identité globale sans risquer l’effondrement total. Alors, il compartimente. Il crée des « murs » de silence entre les souvenirs. Le TDI n’est pas une maladie de la fragmentation, c’est un échec de l’intégration dû à une terreur répétée.

Analyse du système : la « colocation » de l’inconscient

Le terme « personnalité multiple » est aujourd’hui obsolète. On parle de Système. Un système se compose d’une identité « hôte » (celle qui gère la vie quotidienne, le travail, les relations sociales) et d’identités alternatives, ou alters. Mais la théorie, aussi rigoureuse soit-elle, ne prépare pas à entendre quelqu’un le vivre.

En visionnant le témoignage d’Hava sur la chaîne Pluriel, j’ai été frappée par la clarté avec laquelle elle expose cette réalité. Ce n’est pas du cinéma. Quand un « switch » se produit, ce n’est pas un changement d’humeur. C’est un changement de câblage neurologique.

Les Alters Protecteurs : Ils surgissent pour encaisser la violence, physique ou verbale. Ils sont souvent empreints d’une colère froide ou d’une force que l’hôte ne possède pas.
Les Alters Enfants : Comme Yoka dans le témoignage d’Hava. Ils portent la mémoire émotionnelle pure du trauma. Ils sont restés « bloqués » à l’âge où l’abus a eu lieu.
Les Alters Persécuteurs : Souvent mal compris, ils reproduisent la voix de l’agresseur pour « punir » le système et éviter, paradoxalement, que l’hôte ne s’attire de nouveaux ennuis en sortant du rang.

Pour moi, cette architecture interne est le thriller ultime. Imaginez vivre dans une maison où certaines pièces vous sont interdites, où vous entendez des voix derrière les cloisons, et où vous retrouvez parfois des objets que vous n’avez jamais achetés. Ce n’est pas de la fiction, c’est le quotidien de milliers de personnes.

Le Poids du silence : l’amnésie dissociative

Le symptôme le plus handicapant du TDI n’est pas la présence des alters, mais l’amnésie. C’est le « temps perdu ». Imaginez que vous vous réveillez un mardi matin, convaincu que nous sommes lundi, avec des messages sur votre téléphone auxquels vous n’avez aucun souvenir d’avoir répondu. Dans mes romans, j’utilise souvent le brouillard comme métaphore de l’oubli. Pour une personne atteinte de TDI, le brouillard est permanent.

Cette amnésie est une protection. Le cerveau estime que l’hôte n’est pas encore capable de supporter la vérité. Mais cette protection devient une prison. Elle empêche la continuité de l’existence. Comment construire un futur quand on ne possède pas l’intégralité de son passé ?

Le TDI dans l’univers du noir : la responsabilité de l’auteur

Le cinéma a fait beaucoup de mal à la communauté TDI. De Psychose à Split, on a systématiquement associé la dissociation à la dangerosité. En tant qu’autrice de thrillers psychologiques, je m’insurge contre cette facilité.

La dangerosité du TDI est tournée vers l’intérieur, pas vers l’extérieur. Le taux de tentatives de suicide chez les personnes dissociatives est effrayant (estimé à plus de 70%). Le « monstre » n’est pas celui qui a plusieurs visages ; le monstre est celui qui a forcé un enfant à se briser pour survivre.

Dans ma duologie « Les Enfants du Salève », je m’efforce de montrer que la véritable horreur est structurelle. Elle est dans le silence des institutions, dans la lâcheté des témoins et dans la résilience désespérée des victimes. Le TDI est la preuve clinique de la survie. C’est une victoire de l’esprit sur la mort, mais une victoire payée au prix fort : celui de l’unité de soi.

Vers la lumière : le chemin de la co-conscience

On ne « guérit » pas du TDI comme d’une grippe. L’objectif thérapeutique n’est pas toujours la fusion (le fait de redevenir une seule personne), car pour beaucoup, perdre ses alters, c’est perdre ses seuls alliés de toujours. Le but est la co-conscience : faire tomber les barrières amnésiques, permettre aux alters de communiquer entre eux, et transformer une colocation chaotique en une équipe soudée.

Hava le dit très bien : elle n’est pas « malade », elle est « multiple ». Elle a appris à écouter ses parts intérieures, à comprendre leurs besoins, à rassurer la petite Yoka quand le monde extérieur devient trop menaçant.

La Vérité au-delà des ombres

Le thriller psychologique n’a de valeur que s’il explore la vérité humaine dans toute sa complexité, même la plus dérangeante. Le TDI nous enseigne l’humilité. Il nous montre que nous ne sommes que la surface d’un océan bien plus profond.

En tant qu’écrivaine, je continuerai à sonder ces profondeurs. Non pas pour effrayer, mais pour éclairer. Car au bout du compte, derrière chaque fragment d’identité, derrière chaque alter protecteur ou chaque souvenir enfoui, il y a une étincelle de vie qui a refusé de s’éteindre sous les coups. Et c’est cette étincelle-là, fragile et invincible, qui est le véritable cœur de mes récits.

Note : Si vous souhaitez approfondir le sujet, je vous conseille vivement de consulter le site de l’AFTD ou de suivre les témoignages de personnes concernées qui, comme Hava, ont le courage de briser le tabou de la multiplicité.

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