Le Salève ne parle pas. Il se souvient

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Mel Eskera

Je n’ai pas cherché une montagne pour « Les Enfants du Salève ». La montagne était déjà là, dans ma mémoire, bien avant que l’idée du roman existe. Elle était là depuis l’enfance, depuis ces trois étés en colonies de vacances SNCF où j’ai passé des semaines dans un manoir qui domine la vallée de l’Arve, entre ciel et forêt, dans ce no man’s land d’altitude qui appartient à la fois à la France et à la Suisse et qui, à force d’être entre deux, finit par n’appartenir à rien du tout.

C’est ce manoir-là qui hantait mes rêves. C’est ce manoir-là qui est devenu le foyer des « Enfants du Salève ».

Trois étés. Et une mémoire qui ne s’est jamais effacée


J’avais neuf ans la première fois. Une colonie simple, l’été ordinaire d’une enfant de la région nantaise qui se retrouve soudainement en altitude, dans un manoir aux allures d’une autre époque, avec la montagne partout autour.

J’avais treize ans et quatorze ans les deux étés suivants. Une colonie thématique cette fois : du théâtre d’improvisation. Ce sont ces deux étés-là qui m’ont le plus marquée. Chaque matin commençait par des instants de détente allongés sur le parquet de la salle des fêtes. On travaillait notre respiration. Le bois sous le dos, le plafond au-dessus, et cette façon particulière que les matins de montagne ont de rentrer par les fenêtres ouvertes. L’air frais, l’odeur des arbres, quelque chose de propre et de vertical qui ne ressemble à rien d’autre.

Ces étés-là, j’ai découvert la Mer de Glace, Chamonix, Genève et son jet d’eau. Et le Salève que nous avons grimpé une fois, à pied, avec un bivouac tout en haut. Mon premier bivouac sous tente. J’étais fascinée par le téléphérique — cette cabine qui montait et descendait la falaise avec une aisance que je trouvais presque irréelle — mais nous étions montés à pied. Ce que je voyais depuis le sommet, la plaine de Genève d’un côté, les Alpes de l’autre, était quelque chose que je n’avais aucun mot pour décrire à neuf ans. Je n’en ai pas beaucoup plus aujourd’hui.

Le célèbre jet d’eau de Genève, découvert à 13 ans

On préparait plusieurs pièces pendant l’été, qu’on allait ensuite présenter à Annecy dans un centre de vacances. En attendant l’heure de la représentation, on se baignait dans le lac. Ce lac est particulier. Ses eaux froides et claires, après des semaines passées en altitude, laissent un souvenir étrange sur la peau. Ce contraste-là, je ne l’ai pas oublié.

Bord-du-lac-Annecy
Les plages n’étaient pas très loin de nos lieux de représentation

Les rails. La piscine. Et ce que les enfants font des espaces interdits


Il y a deux images de ces étés qui n’ont jamais quitté ma mémoire.

La première : les rails du train. Ils passaient tout près du manoir. Sans barrière entre eux et nous. On aurait pu y aller. On ne devait pas. Et cette interdiction douce, ce danger accessible, cette frontière qu’on ne franchissait pas mais qu’on pouvait regarder de près, ça créait autour du manoir une atmosphère particulière. La sensation d’être dans un lieu où les règles normales n’étaient pas tout à fait les mêmes.

La deuxième : la piscine. Toujours vide. Je ne l’ai jamais vue pleine. Elle était là, creusée dans le sol avec ses lignes de nage peintes sur le fond, ses échelles de métal rouillées, ses margelles de béton craquelées. Le soir, en cachette, on s’y retrouvait. On s’asseyait au bord, les jambes dans le vide au-dessus du béton. On lançait des cailloux sur le fond.

Rails-du-Saleve
Les rails près du manoir
La-piscine-vide
La piscine vide

Il y avait aussi les bosquets. L’ombre dense des arbres du parc où l’on disparaissait quand on voulait ne plus être vus. Et dans ce parc, il y avait aussi un autre bâtiment qui accueillait lui également des enfants en colonie (pas des enfants SNCF). Des enfants d’une autre organisation, d’un autre monde. On se retrouvait parfois avec eux, en cachette. Peu d’interactions. Juste cette conscience qu’il y avait d’autres enfants de l’autre côté d’une limite invisible, dans le même parc, sous les mêmes arbres, dans un territoire partagé sans être vraiment partagé.

Ce que le bâtiment réel est devenu dans ma mémoire


J’ai fait des recherches pendant l’écriture. Ces recherches m’ont appris des choses sur l’histoire de ce bâtiment que je ne savais pas, des choses qui m’ont confirmé que ce que j’avais écrit par intuition, par instinct, par mémoire d’enfance, n’était pas si loin de ce qui s’était réellement passé dans des lieux comme celui-là. Je me suis arrêtée là. Certaines confirmations suffisent.

Le manoir existe toujours. Je le sais. Je suis retournée le voir. Mais après avoir publié mon roman. Presqu’un an après.

Ce n’était pas de l’indifférence. C’était la crainte que le manoir de ma mémoire et le manoir réel puissent devenir d’un coup deux endroits différents. Celui de ma mémoire a été habité par des rêves pendant des années. Ces rêves qui revenaient régulièrement, dans lesquels il se passait à chaque fois une histoire différente, jusqu’au jour où j’ai décidé d’écrire et où les rêves se sont arrêtés. Ce manoir-là, le manoir des rêves, est devenu le foyer du roman que je porte dans mon coeur chaque jour.

Le manoir réel n’a pas bougé. Il s’est simplement transformé. Il n’y a plus de parc, plus d’arbres, plus de bâtiments dissimulés ici ou là dans les recoins du domaine. Le bâtiment principal, le manoir, semble flambant neuf. Il abrite des appartements individuels (les dortoirs n’existent plus), des espaces partagés (la salle des fêtes s’est transformées en piscine d’intérieur), des jardins privatifs.

Il y a des lieux qu’on préserve en attendant d’être prête à les revoir. Le Salève de mon roman en est un. Je n’y suis retournée qu’après la publication, presque un an après. Pas de l’indifférence. La crainte que le manoir réel et le manoir de mes rêves deviennent d’un coup deux endroits étrangers l’un à l’autre.

Ce que le Salève fait dans le roman. Et ce qu’il ne fait pas


Le Salève dee mon roman n’est pas métaphorique. Il n’est pas là pour symboliser quelque chose. Il n’est pas le Mal, il n’est pas l’Oppression, il n’est pas la Liberté inaccessible vue depuis les fenêtres du foyer.

Il est témoin.

C’est le rôle narratif que je lui ai donné et que j’ai tenu tout au long du roman. Le Salève est là, il voit tout, et il ne dit rien. Il ne juge pas. Il ne sauve pas. Il ne condamne pas. Il est la montagne, antérieure à tout ce qui se passe sur ses flancs, indifférente à sa façon particulièrement minérale d’être indifférente, présente sans participer.

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La Salève, témoin silencieux

Il y a quelque chose de vertigineux, dans ce roman, à mettre en regard la permanence minérale du Salève et la fragilité absolue de ces six enfants. La montagne est là depuis des millénaires. Pawlow, Ricky, P’tit Louis, Marylin, Al, Cend n’ont que leurs propres forces pour survivre à ce qui leur arrive.

Ce que l’enfant que j’étais a laissé là-haut


Il y a une chose que je n’ai jamais complètement élucidée. Pourquoi ce manoir revenait-il dans mes rêves ? J’y avais passé de bonnes vacances. De joyeuses vacances, même. Des amitiés d’été, des jeux de théâtre, des matins allongés sur le parquet à travailler sa respiration, des soirées en cachette au bord de la piscine vide. Rien de traumatique. Rien qui explique la récurrence.

Et pourtant le manoir revenait. Comme si mon cerveau utilisait ce cadre connu pour y projeter autre chose. D’autres peurs, d’autres désirs, d’autres questions qui cherchaient un espace pour se déposer.

Le jour où j’ai décidé d’écrire le roman, j’ai compris que c’était ça. Le manoir n’était pas hanté par ce qui s’y était passé pendant mes vacances. Il était hanté par ce qu’il aurait pu abriter dans d’autres circonstances, d’autres époques, d’autres histoires. Mon cerveau avait choisi ce lieu précis pour poser des questions sur l’enfance, la protection, la vulnérabilité, ce qu’on fait aux enfants qu’on est censé garder.

Et le jour où j’ai commencé à écrire, les rêves se sont arrêtés.

Le Salève avait trouvé son roman. Il pouvait se taire.

Il se souvient encore, quelque part sur ses flancs de calcaire, d’une piscine vide où des enfants lançaient des cailloux le soir en cachette.

Certains de ces enfants faisaient peut-être des vœux.

C’est pour ça qu’il fallait les écrire.

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