Un Français sur trois a disparu

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Mel Eskera
octobre 13, 2026 |

À Rennes, les libraires ont tiré la sonnette d’alarme. Leurs chiffres disent pire encore.

Il y a un geste que plus personne ne remarque. Une main sur une poignée, une clochette au-dessus de la porte, l’odeur de papier qui vous saute au visage avant même que vos yeux aient fait le point. Ce geste, un Français sur trois ne le fait plus du tout. Il ne l’a pas décidé. Il a simplement oublié.

J’ai été libraire. Pas derrière le comptoir d’une petite boutique à clochette, mais à la Fnac, dans les allées d’un grand magasin où les livres côtoient les disques, les films et les dernières nouveautés multimédias. Aujourd’hui, j’écris des thrillers psychologiques et, en tant qu’autrice autoéditée, je les publie seule.

Je suis donc à la fois celle qui a vendu les livres des autres et celle qui frappe aux portes pour qu’on accepte les siens. Quand le Syndicat de la librairie française a publié le bilan de ses Rencontres nationales et les études qui les accompagnaient, je les ai lues comme on lit un rapport d’autopsie sur quelqu’un qu’on aime. Avec attention. Et avec une certaine appréhension.

Mille deux cent cinquante personnes dans un couvent


Les 7 et 8 juin 2026, le Couvent des Jacobins de Rennes a accueilli la huitième édition des Rencontres nationales de la librairie. Plus de 1 250 professionnels du livre, dont 750 libraires. Un record. On pourrait y voir un signe de bonne santé. C’est l’inverse. On se rassemble quand le sol tremble.

La France compte plus de 3 000 librairies indépendantes, l’un des maillages les plus denses au monde. Pendant le confinement, on les a déclarées commerces essentiels. Et pourtant, en 2025, pour la première fois, le Centre national du livre a recensé plus de fermetures que d’ouvertures. Pour la première fois.

professionnels du livre
réunis à Rennes

librairies indépendantes
en France

plus de fermetures que d’ouvertures, pour la première fois

L’inflation, la hausse des charges, la baisse des ventes. Le triptyque est connu. Moins attendue, la colère froide qui affleure dans le discours de la présidente du syndicat : ce sont les libraires qui investissent le plus dans leur lieu et dans des équipes formées qui obtiennent les remises les plus faibles des éditeurs et des diffuseurs. Le volume l’emporte sur le soin. Les plateformes et la grande distribution captent la marge. Les libraires indépendants, eux, tiennent la lampe allumée pour presque rien.

Face à la ministre de la Culture, venue les rencontrer le 8 juin, ils ont défendu le maintien du pass Culture et proposé une taxe prélevée sur les grands opérateurs du livre, sur le modèle de ce qui existe déjà pour le cinéma ou la musique. Le livre est la première industrie culturelle du pays. C’est aussi la moins soutenue. Il y a des paradoxes qu’on finit par ne plus voir à force de les côtoyer.

Un tiers qui a quitté la pièce


L’étude menée par l’ObSoCo auprès de près de 4 000 Français est la pièce maîtresse du dossier. Et elle contient une révélation qui m’a arrêtée net.

Le marché du livre ne recule pas parce que les lecteurs lisent moins. Les clients des librairies indépendantes lisent en moyenne plus de douze livres par an, et ce chiffre augmente. Ils achètent davantage, pour eux et pour offrir. Le noyau dur résiste. Il se renforce même.

Le recul vient d’ailleurs. D’une population qui a simplement quitté la pièce. En 2019, 22 % des Français de 18 à 75 ans n’achetaient pratiquement jamais de livres. En 2026, ils sont 33 %. Un sur trois. Pas des lecteurs déçus : des gens chez qui le livre a cessé d’exister comme objet de désir. Le temps manque, disent-ils d’abord. Puis vient l’aveu : les réseaux sociaux ont mangé les heures que la lecture occupait.

Une donnée a glacé l’enseignante spécialisée que je suis, et l’autrice avec elle. Chez les parents qui n’achètent plus de livres, à peine un sur deux lit des histoires plusieurs fois par semaine à son enfant de moins de sept ans. Chez les acheteurs, c’est près de neuf sur dix. Le silence se transmet. Il ne fait pas de bruit en partant. Il en fera beaucoup plus tard, quand ces enfants-là auront grandi dans une maison sans étagères.

Si l’on devait dessiner cette réalité, ce serait une maison à trois pièces. Au centre, la pièce éclairée. Autour, la pénombre. Et tout autour, la nuit.

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Le malaise du seuil


Pourquoi ceux qui achètent des livres ne poussent-ils pas la porte d’une librairie indépendante ?

La première raison est géographique : pas de librairie à proximité.

La deuxième raison, citée par un quart des non-clients, est la suivante : ils n’y pensent pas. Tout simplement. La librairie ne leur vient pas à l’esprit. Un peu comme on oublie un ami qu’on n’a pas vu depuis longtemps.

Mais la vraie zone d’ombre est ailleurs. Interrogés sur ce qui les retient, plus de sept non-clients sur dix évoquent, d’une manière ou d’une autre, le sentiment que ce lieu n’est pas fait pour eux. Un malaise. Une barrière invisible tendue au niveau du seuil.

Le libraire n’a chassé personne. Le sentiment d’illégitimité s’en est chargé.

La psychologie de l’intimidation culturelle est un sujet de roman noir à part entière. Elle explore les mêmes zones d’ombre. Elle ne tue personne. Elle efface. Lentement.

Et il reste le problème du prix. Plus de la moitié des acheteurs de livres reste persuadée que le livre neuf coûte moins cher sur Internet ou en grande surface qu’en librairie. C’est FAUX. Le prix est le même partout, gravé dans la loi. Malheureusement, une rumeur tenace est souvent plus efficace qu’un mensonge.

Au bout de la route, une vitrine allumée


La seconde étude, menée par la Fédération interrégionale du livre et de la lecture, m’a touchée pour des raisons plus intimes. Elle porte sur les librairies rurales.

Les campagnes rassemblent 88 % des communes françaises et un tiers de la population. Seules 3 % de ces communes abritent une librairie. Cela fait tout de même 817 établissements, près d’un tiers des librairies de métropole. Des vitrines allumées au bout de routes que les GPS connaissent mal.

L’étude distingue six ruralités. L’une d’elles a le visage de mon territoire : la ruralité montagnarde. Deux saisons fortes, été et hiver. Une population mêlée de cadres, de saisonniers, de néo-ruraux, d’habitants de toujours et de touristes. Les jours de marché où, comme le dit joliment un libraire interrogé, les montagnards descendent faire leurs courses. Et ces mobilités transfrontalières que l’on connaît bien en Haute-Savoie. En lisant ces lignes, j’ai pensé à mes vallées, au pied du Mont-Blanc.

L’économie de ces librairies tient du funambulisme. La rentabilité moyenne plafonne à 2,3 % du chiffre d’affaires, et elle repose surtout sur des gérants qui se rémunèrent peu, voire pas du tout. Six librairies rurales sur dix réalisent moins de 300 000 euros de chiffre d’affaires. Pour satisfaire une clientèle dispersée, elles doivent garder un stock large qui tourne lentement, parfois deux fois et demie plus lourd que la moyenne nationale. De l’argent immobilisé sur des étagères, en attendant le bon lecteur.

des communes rurales
ont une librairie

librairies
en zone rurale

de rentabilité
moyenne

Sept jours de silence


Il y a un détail logistique qui, dans un roman, ferait office d’arme du crime.

Le délai. En zone rurale, la majorité des libraires attendent entre quatre et sept jours pour recevoir une commande. Pour les plus petites structures, cela peut aller jusqu’à deux semaines. L’étude a construit un indice logistique et le verdict est sans appel : la situation est tendue pour près de la moitié des librairies rurales, et critique pour 16 % d’entre elles.

Sept jours, c’est le temps qu’il faut pour qu’un client renonce. Pour qu’il commande ailleurs, d’un clic, et qu’il oublie qu’une librairie existait à dix minutes de chez lui. La distance ne se mesure pas en kilomètres. Elle se mesure en jours d’attente.

La loi Darcos, qui impose des frais de livraison minimum sur les livres expédiés, a pourtant changé la donne. Selon l’ObSoCo, la part des acheteurs de livres qui passent par Internet a reculé de 19 points depuis 2022. Le géant du commerce en ligne en est la première victime, et les sites des libraires indépendants ont gagné du terrain. Le combat n’est pas perdu. Il a simplement changé de terrain.

Le lien ne se livre pas à domicile


Les deux études se rejoignent ici. Et mon double regard de libraire et d’autrice s’est mis à vibrer.

Les librairies rurales animent. Deux rencontres par mois en moyenne, entre quinze et vingt-cinq personnes à chaque fois, pour un coût moyen de 150 euros. Et plus de la moitié de ces animations se font avec des auteurs locaux. Elles travaillent presque toutes avec les médiathèques et les écoles. Elles organisent des salons, participent à des prix littéraires. Elles portent, selon l’étude, une charge émotionnelle et relationnelle considérable, aggravée par l’isolement professionnel.

Côté lecteurs, l’ObSoCo révèle ce qu’ils attendent. Pas forcément plus de choix ni des horaires plus longs. Ils veulent du lien. Le club de lecture ou le café littéraire séduit 61 % des clients. L’idée d’une librairie conçue comme un lieu de vie, où l’on peut s’asseoir, lire, rencontrer des gens, intéresse même une majorité de ceux qui n’y mettent jamais les pieds. Et 61 % des clients se disent prêts à souscrire un statut privilégié offrant, entre autres, des rencontres avec des auteurs.

Il y a aussi un chiffre que je trouve vertigineux : 42 % des clients ont acheté dans l’année au moins un livre découvert sur les réseaux sociaux. Mais à peine un tiers savent si leur propre librairie y est présente. Les libraires sont souvent absents là où naît désormais le désir de lire. Les auteurs, eux, y sont. Il y a là une alliance à inventer, où l’autrice amène des lecteurs vers la vitrine au lieu de les détourner vers un écran.

De l’autre côté du comptoir


J’ai longtemps cru que le destin d’une librairie se jouait sur la qualité de son fonds et la justesse de ses conseils. Ces deux études me disent autre chose. Les clients sont déjà conquis. Leur satisfaction atteint des sommets, leur fidélité est profonde. Le danger ne vient pas de l’intérieur. Il vient de cette nuit qui s’étend autour de la maison, de ce tiers de la population qui a cessé de lire sans même s’en apercevoir, de ce malaise qui retient les autres sur le seuil. Les grandes enseignes ont appris à faire entrer ceux qui hésitent. Les petites librairies ont autre chose à offrir, plus rare : le lien, la rencontre, une voix qui vous lit un chapitre à voix haute, une expérience. Encore faut-il que l’on ose franchir la porte pour le découvrir.

L’étude de l’ObSoCo se termine sur une mise en garde que je trouve d’une justesse cruelle : le premier obstacle à l’adaptation, c’est l’inertie mentale. Elle s’adresse aux libraires. Elle pourrait s’adresser à nous tous, lecteurs, auteurs, parents. Car chaque fois que nous commandons d’un clic un livre qu’une librairie aurait pu nous conseiller, nous éteignons une ampoule. Ce n’est pas grand-chose, me direz-vous. Juste une petite ampoule. Oui mais…


Une librairie, c’est une ampoule laissée allumée dans une maison où personne ne rentre plus. Elle peut brûler longtemps. Mais pas éternellement.

Reste à savoir combien de soirs nous accepterons de passer devant la vitrine sans nous arrêter, avant de découvrir, un matin, que la lumière s’est éteinte. Pendant que nous regardions ailleurs.


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